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Power Shift : comment la presse locale écossaise enquête à plusieurs pour multiplier son impact

En croisant leurs enquêtes, des médias locaux écossais cherchent à faire émerger une voix collective sur la transition énergétique, et à peser, depuis les quatre coins de l’Écosse, sur les décisions politiques nationales.

Dans l’archipel écossais des Shetland, niché entre l’océan Atlantique et la mer du Nord, couvrir l’actualité locale revient souvent à documenter l’un des enjeux stratégiques majeurs du Royaume-Uni : la transition énergétique. En cause, une position géographique stratégique et un rôle historique dans le mix énergétique britannique. Exposé à des vents puissants, ce territoire d’une superficie de 1 500 km², comparable à Londres, affiche la plus forte densité d’éoliennes par habitant·e du pays. À seulement 150 kilomètres de ses côtes s’étend également le plus grand gisement de pétrole et de gaz encore inexploité du Royaume-Uni, alimentant débats et tensions… ainsi que les colonnes des médias locaux.

« Tout évolue en permanence, c’est sacrément difficile de suivre. On couvre ces sujets chaque semaine, presque tous les jours », témoigne Hans J. Marter, rédacteur en chef de Shetland News. Un travail d’enquête et de terrain qui, regrette-t-il, reste trop souvent cantonné aux frontières de l’archipel, alors même que les enjeux sont profondément nationaux, voire mondiaux : stockage de l’électricité, planification des infrastructures, retombées économiques… Mais comment un média, situé sur le territoire le plus septentrional du Royaume-Uni, à 170 km de l’Écosse continentale, peut-il faire exister ces sujets au-delà de l’archipel, quand son lectorat, sa diffusion et sa marque restent profondément ancrés localement ?

C’est précisément de cette réflexion qu’est né The Power Shift, un projet éditorial commun porté par plusieurs membres du Scottish Beacon, un réseau de médias locaux écossais. L’ambition : relier des enquêtes menées dans différents territoires pour faire émerger, à partir du terrain, une lecture nationale des mutations énergétiques en cours et transmettre les expériences d’une communauté à une autre.

Relier des histoires locales pour faire émerger un sujet national

Pour comprendre les motivations derrière The Power Shift, retour en 2021, lors de la COP26 à Glasgow. Face à des débats dominés par des acteurs internationaux, plusieurs rédactions font le pari inverse : partir de l’hyperlocal pour documenter, depuis le terrain, les effets concrets du changement climatique et nourrir les débats à l’échelle du globe.

À cette occasion, onze médias locaux lancent un magazine commun consacré aux expériences de leurs territoires, imprimé à 20 000 exemplaires et distribué dans les environs de l’événement. L’expérience agit comme un déclic. Rhiannon J. Davies, fondatrice du média local Greater Govanhill, souhaite prolonger l’initiative, inspirée par des expériences similaires observées aux États-Unis : « L’idée avec Scottish Beacon, c’est à la fois d’être un réseau qui relie des médias indépendants ancrés dans leurs communautés à travers l’Écosse pour partager des idées, des articles, des ressources, des compétences, et s’entraider, mais aussi une plateforme où nous pouvons publier nos contenus, tout en travaillant ensemble pour relier les points et faire émerger des tendances. Si une salle des fêtes ferme dans une petite communauté, c’est une histoire locale. Mais si cela arrive dans dix communautés différentes, cela devient peut-être une histoire nationale », résume celle qui occupe aujourd’hui le rôle de cheffe du projet.

Dix rédactions locales écossaises participent à Power Shift

Lancé en 2022 avec dix-huit rédactions, avec le soutien de la Google News Initiative, le Scottish Beacon compte aujourd’hui vingt-cinq membres. Ils échangent idées, contenus et expertises, et développent ponctuellement des projets éditoriaux communs. L’adhésion est gratuite, mais soumise à la validation des membres, tant sur le projet éditorial que sur le modèle. « Ce qui les unit, c’est leur ancrage local réel, à la fois dans leur implantation et leur propriété, ainsi que l’attention sincère qu’elles portent aux territoires qu’elles couvrent », assure Rhiannon J. Davies. Pour financer ses activités, le réseau mise sur divers leviers, dont les bourses, les contributions annuelles ou mensuelles de citoyen·nes ou la commercialisation groupée d’espaces publicitaires.

En 2025, alors que les membres cherchent un projet à présenter aux Tenacious Journalist Awards, un programme de la Public Interest News Foundation dédié au soutien de la presse locale britannique, la transition énergétique s’impose comme thème commun évident : « On a échangé autour de deux ou trois idées, lors d’une réunion où chacun proposait des sujets liés à ce qu’il vivait localement, se remémore Rhiannon J. Davies, c’est celle-ci qui a commencé à vraiment susciter de l’enthousiasme et qui faisait écho à suffisamment de réalités différentes ». The Power Shift prend alors forme. Une enquête collaborative fondée sur une condition simple : un sujet suffisamment transversal pour relier plusieurs territoires sans en effacer les spécificités, afin que chaque rédaction contribue depuis son terrain tout en participant à une lecture nationale.

Une coopération éditoriale structurée, mais exigeante

La bourse accordée par les Tenacious Journalist Awards, estimée « entre 10 000 et 20 000 livres » précise Rhiannon J. Davies par écrit, permet de financer à la fois les frais de structure (gestion de projet, maintenance du site, etc.) et la production éditoriale, qui en constitue la plus grande part. Entre des rédactions aux tailles et aux rythmes très différents, une question se pose : comment répartir les fonds ?

Sur le site du Scottish Beacon, les participants à Power Shift sont cartographiés

« Nous essayons de le faire de manière très équitable. Ainsi, si quelqu’un écrit un article de 2 000 mots et qu’un autre en écrit un de 500, sauf raison particulière, ils seront rémunérés de la même façon », explique Rhiannon J. Davies. Au-delà du volume, c’est la contribution à un projet collectif, aux formes variées, qui est valorisée.

La participation à Power Shift reste volontaire : chaque rédaction du Scottish Beacon choisit de s’impliquer ou non en fonction de la pertinence du sujet pour sa communauté. À ce stade, dix des vingt-cinq membres du réseau ont fait le choix d’y participer. En contrepartie, un certain niveau d’engagement est attendu : « Il était demandé de participer à un certain nombre de réunions et de produire soit un article de fond, soit une série plus courte d’articles liés entre eux », précise la coordinatrice du projet. 

Ces réunions permettent de coordonner les publications, d’éviter les doublons, de partager des informations, expertises et retours d’expérience. Elles répondent aussi à un autre enjeu : rompre l’isolement de rédactions locales dispersées sur un territoire étendu. Un enjeu d’autant plus crucial que ces médias couvrent des sujets parfois clivants, comme la transition énergétique, qui peuvent diviser les communautés dont ils sont issus. Des tensions auxquelles les journalistes sont directement exposé·es : « Je ne suis pas dans une grande rédaction, dans un bureau situé dans une zone industrielle d’une ville. Ici, tout le monde sait qui je suis et comment me contacter. Et cela vaut aussi pour les journalistes qui travaillent ici. Nous sommes donc, d’une certaine manière, scruté·es au quotidien », confie Hans J. Marter. Dans ce contexte, le collectif joue un rôle clé : « Le simple fait d’avoir d’autres personnes qui traversent des situations similaires est une vraie source de force. Cela permet aussi de gagner en confiance. Nous avons vu des journalistes publier des choses qu’ils·elles n’auraient pas publiées auparavant, parce qu’ils savaient qu’ils·elles avaient le soutien du groupe », souligne Rhiannon J. Davies.

Mutualiser la diffusion pour changer d’échelle

La logique de mutualisation ne s’arrête pas à la production. La diffusion est, elle aussi, pensée collectivement. Sur le site du Scottish Beacon, des articles compilent les informations publiées par différents membres du réseau dans le cadre de Power Shift, bien que le rythme de publication a pu être irrégulier admet Rhiannon J. Davies, notamment en raison d’un changement de personnel ; un rappel que ces projets reposent aussi sur des ressources limitées, en temps comme en moyens, notamment pour de petites rédactions : « Je pense qu’on s’en sort plutôt bien, tempère Hans J. Marter. Nous avons réussi à obtenir des fonds pour cette année, ce qui nous permet de poursuivre le projet (Power Shift, NDLR) en 2026. Mais il en faudrait sans doute bien plus. Malheureusement, il n’y a qu’un certain nombre d’heures dans une journée et il faut aussi dormir de temps en temps. Le travail est immense ».

Le site du Scottish Beacon, qui partage les informations du réseau ainsi que des compilations d’informations publiées par les membres

Les contenus circulent également entre les rédactions, dans une logique de republication activement encouragée. Un article initialement publié par Fios sur l’essor des grands projets éoliens dans les Hébrides peut ainsi être repris par Shetland News, ou encore un article de Kyle Chronicle consacré au rôle des gouvernances locales face aux projets énergétiques est republié sur Lochside Press. Des contenus accompagnés d’un encart et d’un visuel, indiquant au lecteur·ice leur implication dans le projet Power Shift et redirigeant vers le site du Scottish Beacon.

L’impact politique en ligne de mire

Pour amplifier encore la portée du projet, le réseau explore d’autres leviers. Un partenariat avec le média national The Herald a permis de republier une série de cinq articles, rédigés dans le cadre de Power Shift, offrant une visibilité nationale ainsi qu’une source de revenus supplémentaire. « Nous avons reçu un financement de The Herald pour co-publier ce projet, mais tout le monde n’a pas été publié par le journal. Nous avons tout de même choisi de répartir les revenus de manière équitable, car chacun avait contribué de la même façon » précise Rhiannon J. Davies.

Entre les supports du Scottish Beacon, The Herald, les republications sur le sites des membres… comment mesurer l’impact et la visibilité des informations produites par le projet ? Sa coordinatrice explique se fonder davantage sur des retours qualitatifs spontanés que par un suivi rigoureux des statistiques : « Nous recueillons aussi des retours de nos audiences : certain·es nous disent que le projet les a aidés à voter lors des élections, ou qu’ils·elles se sentent plus engagé·es. Les médias nous indiquent également s’ils constatent une hausse des abonnements ou de leur audience. Nous ne suivons pas tout de manière systématique, mais nous essayons de collecter ces retours dès que possible ».

Un suivi loin d’être le plus exhaustif, mais à l’approche des élections écossaises prévues en mai prochain, la question de l’impact politique de la démarche s’impose plus que jamais pour certains membres. En pleine explication sur son implication dans Power Shift, Hans J. Marter lève un doigt et s’interrompt soudainement : son téléphone sonne. Une candidate au Parlement écossais cherche à le joindre. « Il faut que je lui parle précisément de ce sujet », glisse-t-il. Pour le rédacteur en chef, l’objectif est clair : porter les enjeux énergétiques auprès des futur·es élu·es. Pour ce faire, les participant·es au projet prévoient notamment la création d’un magazine imprimé, rassemblant des productions de divers membres de Power Shift, et dont un exemplaire sera envoyé à chaque nouveau·elle député·e. « Si j’ai l’occasion de leur (les élu·es, NDLR) parler de ces sujets, d’influencer leur vision, de les sensibiliser au travail que nous faisons et avons fait, et que cela passe par le magazine ou par nos articles, alors je pense que nous aurons accompli quelque chose d’important », conclut Hans J. Marter, qui voit dans l’impact politique généré par ce travail l’un des principaux indicateurs de sa réussite.

Un modèle qui cherche à combler ses lacunes et diffuser plus largement son travail

Bénéficiant d’un second financement, également compris entre 10 000 et 20 000 livres, de l’organisation Uplift, qui milite pour la sortie du pétrole et du gaz du mix énergétique britannique, le projet Power Shift poursuivra ses activités en 2026. Une nouvelle phase qui s’inscrit dans le développement plus large du Scottish Beacon : le 10 avril prochain, le collectif organisera à Glasgow le Power Shift LIVE, un événement qui marquera la sortie de son magazine, disponible gratuitement en précommande. L’occasion de mettre en lumière le travail des rédactions de ces derniers mois, mais aussi d’officialiser l’extension prochaine du réseau avec le lancement de Scottish Beacon Plus, une initiative dédiée au journalisme environnemental, pensée pour dépasser le cadre des rédactions locales et rassembler les journalistes spécialisé·es, expert·es et militant·es volontaires.

En parallèle, le réseau cherche à développer d’autres supports, à l’image de sa newsletter publiée sur Substack, à ce stade sous exploitée faute de temps. « Entre nos 25 partenaires, si chacun contribue deux fois par an, cela permet de proposer une newsletter hebdomadaire, chaque fois écrite depuis la perspective d’une rédaction différente », imagine Rhiannon J. Davies. Mais cette diversification des canaux de diffusion ne remplace pas pour autant le développement de ses propres supports, assure-t-elle. Le site du Scottish Beacon pourrait ainsi évoluer vers un modèle plus collaboratif, permettant à chaque rédaction d’y publier directement ses contenus afin d’en faire un espace plus vivant et plus réactif, en distribuant les tâches entre les différents membres.

Pour aller plus loin

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Note de transparence : Médianes anime Sphera Network, un réseau de médias indépendants présents dans dix pays européens, parmi lesquels StreetPress, El Salto, Krytyka Polityczna, 444 ou Popaganda, pour favoriser l’entraide, la mutualisation des ressources et le partage d’expertises.