
L’inverse aurait surpris plus d’un·e lecteur·ice, mais c’est désormais inscrit noir sur blanc : Reporterre, média en ligne consacré à l’écologie, bannit l’usage de l’IA générative dans sa rédaction, motivé par une « quadruple catastrophe » écologique, sociale, anthropologique et démocratique.
Le média revendique ainsi une posture « à contre-courant », dans une profession qui semble « avoir accepté, parfois avec entrain, de faire avec », regrette la rédaction dans son texte. Il est vrai que le tableau est pour le moins contrasté et flou : si rares sont les médias qui assument ouvertement le recours à l’IA générative, ces outils se glissent discrètement mais sûrement même dans les rédactions les plus prestigieuses, et ce malgré les chartes ou codes de conduite dont la précision laisse parfois à désirer. D’autres médias développent des outils basés sur ces systèmes génératifs (chatbots, résumés automatiques, etc.) voire nouent des partenariats opaques avec les firmes qui les développent. Difficile, dans ce contexte, pour les lecteur·ices de ne pas s’y perdre.
Si Reporterre s’inscrit dans une tendance qui ne lui est pas propre (Splann, Bon Pote et d’autres ont aussi fait le choix d’exclure ces outils de leur processus éditorial), le média se démarque par un refus couvrant l’ensemble de la production : de la rédaction à la communication, en passant même par la recherche en amont des articles. Un engagement qui relève d’une forme d’évidence au regard de la ligne éditoriale du média, mais dont l’application paraît moins simple face à une omniprésence croissante.
Un manifeste, pas une charte
Pour le journaliste Erwan Manac’h, qui a l’habitude de couvrir l’impact environnemental et social de l’IA pour Reporterre, le texte n’entraînera pas une révolution en interne, décrivant un « consensus tacite » préexistant sur l’usage des outils génératifs. La publication n’a d’ailleurs pas fait l’objet d’un grand débat interne, et découle selon lui d’une pratique journalistique qui rendrait de toute manière la place de ces outils marginale : « On fait pas mal de reportages et on bosse avec des sources directes dont les informations sont assez peu numérisées », explique le journaliste. L’engagement, dont les arguments ont également été expliqués en vidéo sur les réseaux sociaux, s’apparente ainsi davantage à un « manifeste », une occasion pour le média de prendre position sur un enjeu de société, qu’à une charte visant à encadrer un usage de l’IA qu’il était devenu urgent de brider.

Mais si un « consensus tacite » sur le sujet régnait au sein de la rédaction, le risque qu’il soit mis à l’épreuve face au déploiement progressif de ces outils et à un usage qui tend à se généraliser dans la profession a convaincu la rédaction de se prononcer. Les différents arguments mobilisés pour appuyer cette décision s’appuient sur plusieurs articles publiés par la rédaction ou d’autres titres (pollution des data-centers, impact sur la mémoire et l’esprit critique, dégradation des conditions de travail, exploitation non consentie de contenus, etc.), lui conférant davantage l’aspect d’une tribune adressée aux lecteur·ices, d’un cap que la rédaction s’engage à suivre pour avancer dans un contexte semé d’incertitudes.

Mais le texte ne prévoit pour autant aucun système de vérification, de liste d’outils bannis et encore moins de sanctions en cas de manquement. En interne, la rédaction mise sur la confiance plutôt que sur la surveillance via des outils de détection d’IA, dont l’efficacité est de toute manière contestée. « Tout comme on ne va pas se fliquer entre nous, on ne va pas fliquer nos pigistes », précise Erwan Manac’h… ce qui n’empêche pas la rédaction de rester vigilante. Le chemin d’édition habituel chez Reporterre implique que les articles passent entre les mains des secrétaires de rédaction, chargé·es de revérifier les informations. À ce jour, un article contenant des hyperliens trahissant un usage de ChatGPT a été constaté par la rédaction : le·la pigiste a été recontacté·e et prié·e de fournir des sources directes. Pour les cas plus extrêmes, la marche à suivre en cas de suspicion d’un usage massif de l’IA dans la production d’un article n’est pas encore définie. « La question ne s’est jamais posée encore », admet le journaliste du média en ligne. Reste à savoir si ce contrat de confiance suffira à un lectorat qui, au-delà des intentions, pourrait bien exiger des garanties.
Un contrat de confiance au service de son modèle économique
La mise au point s’imposait pour un média dont la santé financière dépend directement de ses lecteur·ices. La publication de cet engagement coïncide, à quelques jours près, avec la publication de leurs comptes annuels, faisant état de plus de 54 000 donateur·ices qui représentent 95,4 % de son budget. « Le fait qu’on soit financés par des donateur·ices, ça nous engage », explique Erwan Manac’h, pour qui la clarification était nécessaire « dans un climat de grande confusion ».

Car si l’usage de l’IA a fait l’objet chez d’autres médias de prises de position, de chartes et de codes de conduite variés, les contours et limites restent parfois flous. Que veut dire une rédaction « assistée » par IA sous le « contrôle » d’un·e journaliste ? Qu’en est-il de la recherche ? De la correction de fautes ? Des posts sur LinkedIn ? À l’heure où le web paraît progressivement artificialisé, faisant émerger des théories autour d’un « web mort » où les IA réagiraient et partageraient des contenus rédigés par des IA dans un cercle sans fin, l’authenticité et le caractère artisanal constituent des valeurs rares auxquelles une partie des internautes exprime un attachement fort, voire un besoin, que constate Erwan Manac’h : « Ils·elles sont vraiment demandeur·ses (…) d’un journalisme fait main. » Une transparence et une valorisation du caractère « artisanal » d’un article qui pourrait par exemple prendre la forme d’un label signalant au·à la lecteur·ice l’absence d’IA à la fin d’une publication. Le média y songe, sans que rien ne soit arrêté à ce stade.
Des limites et des contraintes assumées
Reporterre en a bien conscience : la lecture du texte suscitera sans doute bon nombre de « oui, mais… », y compris, voire surtout, au sein de la profession. Le média l’anticipe en posant d’emblée une précision : l’engagement vise spécifiquement l’IA générative, opérant une distinction avec l’IA « traditionnelle ». Car si le terme est aujourd’hui spontanément associé aux grands modèles de langage (LLM) comme ChatGPT ou Claude, ainsi qu’aux outils de génération d’images, l’IA désigne en réalité un domaine informatique bien plus large, né au milieu du XXe siècle. « On va continuer à utiliser nos GPS pour aller sur nos points de reportage », glisse Erwan Manac’h. Parmi les notes de bas de page fournies à la fin du texte, la rédaction précise pouvoir avoir recours à des « outils numériques utilisant une forme d’IA, dont l’usage rédactionnel s’est normalisé avant l’avènement des IAg (logiciels de traduction, de transcription d’entretiens audio en texte ou de mixage audio notamment) » mais qu’elle « privilégiera les logiciels les plus éthiques, libres, souverains et écologiques à disposition ». L’objet de leur engagement porte avant tout sur toute contribution éditoriale qui se substituerait à un·e humain·e, précise le journaliste, quelle que soit l’ampleur de la tâche : « On pourrait tout à fait penser que pour un rapport de 300 pages en anglais de l’ONU qui tombe, la brève va être écrite en une fraction de seconde par une intelligence artificielle. Ça, c’est très clairement ce qu’on refuse. »

Un refus qui s’étend jusqu’à la recherche en amont des articles, au nom des enjeux environnementaux et sociaux documentés dans le manifeste d’une part, mais aussi d’une question de méthode et de rigueur journalistique. Pour Erwan Manac’h, une requête via un moteur de recherche classique offre davantage de contexte et de lisibilité sur la source et le chemin menant à l’information… mais cette distinction pourrait rapidement s’avérer obsolète. Google a récemment déployé des résumés générés par IA directement dans ses résultats de recherche, voire un mode entièrement génératif où les traditionnels liens bleus ont laissé place à une page web produite par IA. « Vu la vitesse et le caractère imposé de ces technologies, plus ça va, plus une simple recherche Google va être compliquée à conduire », admet le journaliste.
Une transparence technologique qui s’impose
Face à un environnement en évolution rapide, le média n’écarte pas d’avoir à reconsidérer certains arbitrages. « Ça va être une question qui va se reposer à chaque fois », reconnaît le journaliste, pour qui le texte fera office d’« aiguillon » qui facilitera la prise de décision lors de débats internes, à l’image du choix, déjà acté, de ne plus prendre l’avion pour les reportages. Ce ne serait pas la première fois que Reporterre revoit publiquement une position déjà exprimée auprès de sa communauté : en décembre 2024, la rédaction publiait « Pourquoi Reporterre ne quitte pas X » pour justifier son maintien sur la plateforme malgré ses dérives… avant de publier, un mois plus tard, « Reporterre quitte X ». Un tel retournement sur l’IA générative paraît très peu probable, mais la rédaction entend communiquer sur l’évolution de sa démarche si nécessaire : « On agira en transparence s’il y a de nouvelles réflexions », assure Erwan Manac’h.

Si l’usage de dons pour financer des billets d’avion constituerait une incohérence évidente qui n’échapperait pas à ses soutiens, la même logique pourrait s’appliquer aux outils numériques : quelle part de leurs dons atterrit dans les caisses de Google, Microsoft ou Adobe ? À l’heure où l’indépendance technologique s’invite dans le débat public, le choix des outils d’une rédaction n’est plus seulement une affaire interne. Erwan Manac’h n’écarte pas la possibilité que la rédaction, qui applique déjà des choix favorisant l’indépendance et la durabilité technique dans ses outils en interne, en rende davantage compte à l’avenir. Pourrait-elle aller jusqu’à publier, comme elle le fait pour ses finances, un état des lieux de ses choix technologiques, et préciser concrètement quels sont ces fameux « logiciels les plus éthiques, libres, souverains et écologiques » qu’elle s’engage à privilégier ? « Il y aurait des choses à dire, c’est clair, mais pour l’instant, ce n’est pas une idée qui flotte », répond le journaliste.






