
Lancé fin 2023 par une vingtaine de journalistes, l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) a publié mercredi 18 février son premier rapport, rassemblant signalements et témoignages recueillis sur l’année 2024. Au total, 91 cas d’atteintes à la liberté de la presse ont été recensés et vérifiés par les équipes de la structure.
Si l’Ofalp reconnaît un état des lieux encore préliminaire (manque de recul, moyens humains limités), plusieurs phénomènes émergent. Parmi eux : l’exposition répétée de la presse indépendante, particulièrement vulnérables du fait de leurs ressources financières et humaines limitées. Sans qu’il soit encore possible d’en tirer une tendance chiffrée en l’absence de données antérieures, la récurrence et les conséquences des atteintes documentées soulignent une vulnérabilité accrue.
Des procédures-bâillons à l’asphyxie économique
Parmi les leviers mobilisés pour entraver le travail journalistique, les procédures judiciaires constituent un instrument privilégié des stratégies d’intimidation. En première ligne figurent les « procédures-bâillons » (en anglais : Strategic lawsuit against public participation, (SLAPP)), devenues un instrument de pression récurrent à l’encontre des rédactions et des journalistes. « Lorsqu’elles visent des petits médias indépendants à l’économie déjà fragile, cela menace directement leurs finances, voire leur survie », précise le rapport.
Pour des structures disposant de marges financières faibles, ces procédures ne sont pas seulement un risque juridique. Elles constituent un outil de presse économique. Le simple coût de la défense, indépendamment de l’issue judiciaire, mobilise du temps, de la trésorerie et détourne les équipes de leur cœur de mission : produire de l’information. « Si nous sommes condamnés à verser [à la partie adverse] 15 000 €, on ferme, on n’a pas “les reins”, ne serait-ce que pour payer la moitié de ce qu’ils demandent », témoigne un·e professionnel·le de l’information auprès de l’Ofalp. Pour des structures aux marges faibles, le risque contentieux devient un risque existentiel.
Une pluralité de pressions… et de médias touchés
Au-delà de ces procédures judiciaires coûteuses, le rapport documente d’autres formes de pression : harcèlement, menaces, agressions physiques…
Parmi les exemples cités figurent Arrêt sur images, dont la journaliste Nassira El Moaddem a subi un cyberharcèlement massif, Reflets, poursuivi par le groupe Altice, Disclose, dont la journaliste Ariane Lavrilleux a été surveillée par la DGSI, ou StreetPress, qui affirme avoir reçu plusieurs centaines de messages d’insultes quotidiens durant la séquence électorale de 2024. Le rapport mentionne également une liste de médias blacklistés par LVMH, révélée par La Lettre, incluant notamment L’Informé, Mediapart et Miss Tweed.
Cette exposition interroge la structure même du modèle indépendant, y compris pour les médias dont l’indépendance économique est plus stable. Sans adossement à un grand groupe, sans actionnaires capables d’absorber ce type de choc financier, ces rédactions assument seules le coût de leur indépendance. Un paradoxe : c’est précisément parce qu’elles sont autonomes qu’elles deviennent plus vulnérables.
Un contexte politique sous tension
Interrogée sur une éventuelle surexposition spécifique des médias indépendants, l’Ofalp reste prudente. « Nous avons encore trop peu de recul et un échantillon trop réduit pour tirer des enseignements solides. Il faudra comparer ces données dans le temps pour dresser des tendances », nous répond Lucile Berland, journaliste et coprésidente, insistant toutefois sur le préjudice économique particulièrement marqué pour ces rédactions : « Forcément, cela pèse sur l’économie des médias. Cela peut mettre en risque leur viabilité. Et pendant ce temps-là, c’est de l’argent qui n’est pas consacré à mener des enquêtes et à faire des articles. »
En parallèle, certaines rédactions assurent constater un durcissement de leurs conditions de travail. En décembre dernier, dans un article publié dans Le Monde, la journaliste de Splann ! Faustine Stenberg faisait par d’une détérioration progressive : « On ressent une méfiance croissante vis-à-vis de la presse indépendante ».
Un enjeu jugé d’autant plus pressant que le contexte électoral particulièrement dense de 2024, marqué par les élections européennes suivies de la dissolution de l’Assemblée nationale, a contribué à accentuer les tensions souligne le rapport : « Les médias sont de plus en plus désignés sans distinction comme des ennemis, voire des cibles ». Une dynamique susceptible de se reproduire à l’approche des prochaines échéances, à un mois des municipales et à un an de la présidentielle, dans un paysage politique marqué par l’essor de l’extrême droite. Sur les 91 cas recensés, environ un tiers peuvent être reliés plus ou moins directement à cette mouvance. Sur les huit parlementaires identifié·es comme auteurs d’atteintes, sept sont des député·es affilié·es ou rallié·es au Rassemblement National.
Quels leviers concrets pour les rédactions ?
L’association se positionne avant tout comme un outil de documentation, assure Cécile Dolman, journaliste et coprésidente de l’Ofalp : « On est là pour sonner l’alerte et pour essayer de faire comprendre quel est le problème. Et ce n’est déjà pas une mince affaire ». Toutefois, le rapport met également en lumière plusieurs pistes de solutions pour les médias confrontés à des attaques, notamment les procédures-bâillons.
En premier lieu figure la transposition de la directive européenne anti-SLAPP, dont la transposition est prévue d’ici mai 2026, qui devrait mieux protéger les journalistes et les défenseurs de l’intérêt public contre les poursuites abusives. Certaines organisations, dont Reporters sans frontières et Sherpa, plaident pour une « sur-transposition », afin de renforcer encore les garanties prévues par le texte européen.
Pour les rédactions et journalistes ayant besoin d’un accompagnement, le rapport recense enfin plusieurs dispositifs existants. Parmi eux, le Fonds pour une Presse Libre et l’ONG Media Defence, qui ont conjointement lancé le Fonds Ripostes afin d’accompagner financièrement les médias indépendants dans les procédures juridiques abusives. Est également mentionné le bureau français de Reporters sans frontières, qui propose une assistance en cas d’attaque (menaces physiques, harcèlement en ligne, procédures abusives).
Au-delà de ces dispositifs, la clé réside également dans l’anticipation et l’organisation interne : identifier un conseil juridique référent, formaliser un protocole interne en cas d’attaque et envisager des formes de mutualisation entre médias indépendants pour partager les ressources et l’expertise. C’est cette capacité à anticiper et structurer sa défense qui constituent, pour les dirigeant·es, le levier le plus stratégique pour protéger à la fois leur liberté éditoriale et leur viabilité économique.



