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Ralentir, une pratique du design à contre-courant des IA

Nous avons essayé d’atteindre des sommets d’efficacité et de versatilité, puis la possibilité de génération instantanée de contenus et de visuels nous donne à penser que l’enjeu se déplace ailleurs.

Chez Médianes, ces six dernières années en tant que directrice artistique, je les ai passées à concevoir pour les médias des identités visuelles, des cartes, des maquettes web, de newsletters, de revues ou livres imprimés. J’ai fait de l’efficacité mon essentiel : je cherche le plus court chemin entre le besoin et la réponse à ce besoin. C’est nécessaire, car les budgets des médias sont souvent contraints, et le design est loin d’être leur seul poste de dépense. Pour nous, en interne aussi, les réponses se trouvent rapidement, coincées entre les projets client qui sont prioritaires. En 2018, j’avais écrit mon mémoire sur la vitesse et centré mon projet de diplôme autour d’outils développés pour mettre en page plus rapidement. Généralement, aller vite me va, car j’aime que ça fuse, que les pratiques et les outils varient.

Voir le pied du mur

Toutefois, trouver des inspirations diverses, avoir des idées différentes, regarder d’un œil neuf un problème récurrent, au bout d’un temps, ça devient difficile. Un nouveau projet en chasse un autre, et il devient rare de célébrer la sortie d’un site, de savourer la joie d’une nouvelle direction artistique qui commence à vivre.

Pendant ce temps, la profession va continuer d’évoluer, avec ou sans intelligence artificielle, et j’ai la certitude que je ne pourrais pas faire ce métier pendant toute ma vie — et sous mes pieds, l’abîme : comment pourrais-je me réinventer ? Comment savoir quand ? Il y a des choses que je sais et aime faire — cultiver des plantes, explorer les possibilités culinaires, poser des tunnels sur les sujets qui me passionnent. Et puis il y a ce qui m’a menée au design graphique : le dessin et la peinture, les années aux Beaux-arts, le design d’objet, les stages et différentes expériences qui ont suivi. Je n’ai pas cru en la possibilité de vivre purement de l’art, c’est pourquoi j’ai plutôt choisi des arts appliqués comme le design graphique.

Et pourtant… pourtant, me trottait dans la tête que j’avais abandonné la pratique du dessin depuis mes études, car globalement : ce qui était seulement beau n’avait pas de valeur, seuls les projets ancrés dans des besoins (existentiels ou communs) avaient lieu d’exister. Il fallait des arguments, des choses à défendre. Des concepts. Longtemps, j’ai cru que je n’avais de toute manière rien à dire et rien à défendre. J’ai cessé de dessiner et de peindre ; ça me semblait puéril et vain. Dans le dessin, ce qui demeurait intéressant, c’étaient les dessins explicatifs pour coucher son idée sur le papier, ceux qui racontent une histoire ou ceux qui proposent une autre manière de voir, avec des dimensions innovantes d’abstraction. C’est l’affaire d’un complexe, finalement.

Retourner au fait-main

Puis on m’a proposé de participer à une retraite artistique de trois semaines avec cinq autres personnes désirant travailler sur leurs projets créatifs. J’y vais pour trois raisons : (1) me reposer, (2) m’éloigner des écrans, (3) peindre et dessiner. J’avais besoin de voir ce que je savais faire, en ayant le droit d’échouer et de ne rien fournir d’utile.

Croquis à l’encre et peinture à l’huile sur carton

J’ai exploré différentes techniques — aquarelle, graphite, pierre noire, crayons de couleur, peinture à l’huile. J’ai représenté ce que je préfère : des rochers, des montagnes, un peu d’architecture, et la lumière sur tout cela. Et ça s’est fait de manière si fluide. Comme si c’était toujours resté là, sans que je le sache. Et ça me va que ces travaux ne servent à rien, qu’ils ne soient pas dans une logique commerciale.

Peinture à l’aquarelle et dessin aux crayons de couleur

Ça m’a fait un bien fou de ne pas être sur un ordinateur durant ces semaines. J’ai pu me sentir un peu plus libre. Il devient primordial de trouver de l’espace pour réfléchir et créer sur papier, et passer plus de temps loin des écrans.

Je fais des photos argentiques que je colle ensuite dans des albums, je peux veiller sur la croissance d’une plante pendant des mois : comment concilier ce rythme avec le besoin d’efficacité et de productivité qui est au cœur de ma vie professionnelle ? Comment sortir de cette perpétuelle sensation d’urgence qui, lentement, aspire l’énergie, la créativité, puis l’envie ?

Peinture à l’huile pour post Instagram

J’ai fait de nouvelles peintures pour illustrer ce que Médianes représente et souhaite être. Je ne suis pas étrangère à l’ironie de passer sept heures à peindre un pont à l’époque où je pourrais en générer des centaines avec l’aide de diverses entreprises d’intelligence artificielle. Et que cette peinture soit ensuite vue dans un post sur les réseaux sociaux.

Je sais que nous voulons défendre un mode de vie et de travail plus frugal, plus lent, imparfait, mais aussi plus réel. Nous avons envie de manières de faire artisanales et indépendantes, loin des logiciels et des agents conversationnels. Nous avons envie de faire moins, de faire mieux. Pourtant, les contraintes d’argent, et donc de temps, se mettent invariablement en travers des envies, qui ne peuvent évoluer à rebours de ce qui nous entoure.

On parle désormais de retour à la friction, de la valeur créative de l’attente, des doutes. Tout, peut-être, ne devrait pas être une question de temps. Il est crucial de se demander où on a envie d’être et de s’attarder, car si on gagne du temps par ailleurs, c’est bien pour en faire quelque chose ?

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