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IA vs précision ? Un compromis que les lecteur·ices semblent prêt·es à accepter

Lorsqu’elles s’informent via l’IA, de nombreuses personnes « savent que les réponses ne sont pas parfaites ». Mais la simplicité d’usage l’emporte souvent sur l’exigence de fiabilité.

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Publié à l’origine en anglais dans la Columbia Journalism Review, cet article des chercheuses Klaudia Jaźwińska et Aisvarya Chandrasekar, du Tow Center for Digital Journalism, est ici proposé en traduction française par Médianes. Basé à la Columbia Journalism School, à New York, le Tow Center étudie la manière dont les technologies transforment le journalisme, ses pratiques et ses usages.

Les chercheur·ses qui travaillent sur les liens entre intelligence artificielle et journalisme mettent en évidence une tension frappante : les personnes qui utilisent des chatbots comme ChatGPT ou des outils de synthèse comme les encarts « AI Overview » de Google pour s’informer, semblent préférer ces outils à la consultation directe d’articles, tout en ayant conscience de leurs limites en matière d’exactitude.

« Elles savent que les réponses qu’elles obtiennent ne sont pas parfaites », explique Nick Hagar, chercheur postdoctoral au sein de l’initiative Generative AI in the Newsroom (GAIN) de l’université Northwestern, en présentant de nouveaux travaux lors d’un récent panel du Tow Center consacré à l’IA, à la recherche et à l’information. « Mais il est tellement pratique de pouvoir poser rapidement une question, laisser l’IA faire la recherche, puis obtenir une réponse synthétique et claire, que, pour beaucoup, le compromis en vaut la peine dans la plupart des cas. »

Selon Nick Hagar, les vingt participant·es interrogé·es dans le cadre de cette étude ont toutes et tous déclaré préférer utiliser l’IA plutôt que se rendre directement sur le site d’un média pour trouver une information. Les participant·es décrivent ces plateformes comme plus pratiques, perçues comme moins biaisées, et plus efficaces pour fournir une information jugée plus complète. Des résultats qui rejoignent ceux d’une étude menée par le Center for News, Technology, and Innovation (CNTI), basée sur cinquante-trois entretiens, où les participant·es valorisent notamment la capacité des chatbots à adapter les réponses à leurs besoins.

Ces deux études reposent toutefois sur des échantillons limités, restreints, leurs résultats ne peuvent pas être généralisés à l’ensemble des publics de l’information. Il reste néanmoins notable que deux recherches menées indépendamment aboutissent à des constats aussi proches. Toutes deux montrent également que les publics privilégient les outils d’IA pour s’informer parce qu’ils offrent une expérience plus fluide que celle de nombreux sites d’éditeurs, souvent encombrés de publicités, de paywalls et d’une surcharge d’information. Les utilisateur·ices apprécient aussi de garder la main sur la manière dont ils et elles reçoivent l’information : ils et elles peuvent poser des questions complémentaires, contester certaines idées ou demander du contexte, ce que les articles de presse ne permettent pas toujours.

Mais ce sentiment de simplicité et de maîtrise peut être trompeur. L’an dernier, l’Union européenne de radio-télévision a publié un guide détaillant les principales façons dont les contenus générés par l’IA peuvent déformer l’information : confusion ou invention d’informations, omission de contexte essentiel, mélange entre opinion et faits, ou encore recours à des sources incomplètes ou inadaptées. Les systèmes d’IA peinent également à distinguer les types de sources. Dans ses recherches, Nick Hagar observe que les modèles interprètent parfois l’information de manière très différente d’un·e journaliste. Contrairement à une personne formée au journalisme, un modèle d’IA n’est « pas vraiment capable de distinguer les niveaux d’expertise, de fiabilité ou de crédibilité entre ces sources », explique-t-il. « Il tend à tout aplatir sur un même plan. »

Même lorsque les publics se montrent prudents quant à l’exactitude des chatbots, certains signaux peuvent renforcer leur confiance, notamment le ton affirmatif des réponses. Des travaux du Tow Center montrent ainsi que les systèmes d’IA ont tendance à ne pas suffisamment nuancer leurs réponses : elles peuvent paraître confiantes lorsqu’elles sont fausses, ou hésitantes lorsqu’elles sont exactes. Nick Hagar et ses collègues ont observé des résultats similaires.

La présence de citations de médias reconnus joue également un rôle dans la perception de crédibilité. Dans l’étude GAIN, les participant·es disent repérer des sources comme le New York Times ou CNN comme raccourcis pour évaluer la crédibilité, sans forcément cliquer sur les liens. « Certain·es nous ont dit explicitement : “C’est une propriété transitive. Je fais confiance à CNN, donc je peux faire confiance à ce que me dit cette IA” », rapporte Nick Hagar. Mais ces citations ne sont pas toujours des marqueurs fiables. Dans l’expérience menée par le Tow Center, nous avons observé que les chatbots attribuaient parfois des citations à tort, inventaient des liens, ou renvoyaient vers des versions reprises ou copiées d’articles plutôt que vers leurs versions originales.

Plus largement, l’utilité des réponses générées par l’IA dépend de l’environnement informationnel sur lequel elles s’appuient. Une autre recherche présentée lors du panel, menée par Marianne Aubin Le Quéré, chercheuse postdoctorale au Center for Information Technology Policy de l’université de Princeton, montre que des requêtes portant sur des déserts informationnels — par exemple, poser des questions sur des statistiques locales de criminalité — produisent des réponses plus courtes et moins précises dans les résumés Google AI Overview, reposant surtout sur des bases de données et des agrégateurs. Les données ne sont pas nécessairement fausses, mais elles reflètent l’absence de couverture journalistique locale.

Parallèlement, le volume d’articles accessibles aux systèmes d’IA tend à se réduire, alors que de nombreux éditeurs cherchent à bloquer les crawlers d’IA (robots d’indexation) par crainte d’usages non autorisés ou de déformations de leurs contenus. Les lecteur·ices ne se rendent pas toujours compte que l’information qui leur est restituée est partielle.

La bonne nouvelle, c’est que les publics ne s’en remettent pas indistinctement à l’IA. Nick Hagar souligne que les participant·es à son étude utilisent les chatbots principalement pour se repérer rapidement sur un sujet, tout en continuant de s’appuyer sur des médias reconnus pour des recherches approfondies ou des sujets sensibles. D’autres travaux suggèrent également que la commodité n’a pas remplacé le besoin d’un journalisme produit par des humains : selon l’étude du CNTI, les personnes interrogées considèrent les chatbots comme des compléments d’information, et non comme des substituts au travail de reportage. Un rapport du Reuters Institute publié l’automne dernier identifie d’ailleurs un « écart de confort » entre contenus d’information produits par l’IA et par des humains : en moyenne, seules 12 % des personnes interrogées se disaient à l’aise avec un journalisme « entièrement généré par l’IA ».

Lors du panel, Marianne Aubin Le Quéré a néanmoins souligné que l’accès à l’information via les chatbots pourrait, à terme, bénéficier aux publics, notamment les plus jeunes, souvent submergés par le volume et la tonalité négative de l’actualité, à condition que ces outils soient conçus de manière responsable. Pour l’instant, la technologie est encore loin de pouvoir constituer une porte d’entrée principale vers l’information.

Mais une leçon se dégage déjà pour les éditeurs : si l’accès à l’information est simple, rapide et compréhensible, le public s’en emparera.