
Contrôle des médias publics, concentration du secteur, pressions économiques sur les rédactions indépendantes : l’espace médiatique hongrois a profondément évolué sous le règne de Viktor Orbán. Entre la fondation KESMA, conglomérat proche du pouvoir qui regroupe plusieurs centaines de médias, et les oligarques alliés au régime qui s’emparent de nombreux titres comme le journal Blikk ou le site Index, le paysage s’est progressivement verrouillé. À quelques jours des élections en Hongrie, l’accaparement médiatique opéré par le dirigeant se fait d’autant plus visible et tend même à s’accélérer.
Mais au-delà du cas hongrois, c’est la circulation de cette méthode au sein de l’Europe qui inquiète, porté notamment par les succès électoraux de l’extrême droite. De la Slovaquie à l’Italie, en passant par la France, plusieurs signaux faibles laissent entrevoir des dynamiques proches : fragilisation des médias publics, concentration, clientélisme, attaques contre les journalistes.
Entretien avec Pavol Szalai, responsable du bureau Union européenne et Balkans de Reporters sans frontières.
Owen Huchon : Quinze ans après la première arrivée de Viktor Orbán au pouvoir et à l’approche des élections, peut-on dire que le projet d’accaparement de la presse du dirigeant est réussi ?
Pavol Szalai : Viktor Orbán a largement réussi son projet. Ce n’est pas pour rien que RSF l’a qualifié, il y a déjà quelques années, de prédateur de la liberté de la presse, et qu’il continue de faire partie de cette liste dans notre rapport publié l’année dernière. C’est tout un système de techniques ou de méthodes économiques, politiques et juridiques par lesquelles il a muselé des médias indépendants. Il a instauré une domination de son parti dans l’espace médiatique au sens large, jusque dans l’espace numérique.
Il est important de rappeler que Viktor Orbán est un prédateur de la presse, que la Hongrie figure parmi les derniers pays de l’Union européenne dans le classement mondial de la liberté de la presse de RSF et que le Fidesz, son parti, contrôle plus de 80 % du paysage médiatique hongrois, sans que des journalistes ne soient assassiné·es, agressé·es physiquement, arrêté·es ou emprisonné·es arbitrairement. C’est une dictature médiatique que Viktor Orbán a installée, sans pour autant détruire certaines libertés, notamment celles des journalistes.
Vous parlez d’un contrôle à 80 %. Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ?
C’est un chiffre qui provient d’une analyse réalisée il y a quelques années par un think tank hongrois, Mérték, qui a étudié la propriété des médias et leurs lignes éditoriales. Nous savons que la situation s’est encore détériorée depuis.
Il y a d’abord la KESMA (fondation au service du gouvernement qui rassemble environ 500 médias, NDLR). Pour d’autres, ce n’est pas Orbán personnellement, ou le Fidesz, qui en sont propriétaires, mais des oligarques proches du parti. Des médias qui étaient publics sont aujourd’hui des médias du parti, totalement contrôlés par le gouvernement, qui diffusent non seulement la propagande du gouvernement, mais également la propagande russe. Ce gouvernement, sur le plan communicationnel comme politique, est pro-russe. Par exemple, au début de la guerre, ils refusaient d’appeler l’invasion russe de l’Ukraine une guerre et parlaient d’« opération spéciale ».
Orbán et ses proches contrôlent également l’autorité hongroise de régulation des médias. Récemment, la Cour de justice de l’Union européenne a condamné la Hongrie pour avoir refusé de renouveler une licence de diffusion à Klubrádió, une radio indépendante, qui ne diffuse que sur Internet depuis plusieurs années. C’est cette autorité de régulation, qui, pour des raisons arbitraires et totalement disproportionnées malgré des fautes administratives commises par la radio, l’a sanctionnée par un refus de renouvellement de sa licence. Un appel d’offres a été lancé pour cette même licence, auquel cette radio n’a pas eu le droit de candidater. Ces deux décisions ont finalement été jugées contraires au droit de l’Union européenne.
Fait aussi partie du système Orbán, une autorité pour la protection de la souveraineté, qui diffame systématiquement des journalistes critiques du gouvernement. Les campagnes de dénigrement existaient déjà et étaient fréquentes et violentes, mais avec la création de cette autorité, elles sont désormais institutionnalisées. C’est une politique d’État que de diffamer les journalistes hongrois·es qui représentent le journalisme indépendant du pays.
Je dirais même qu’Orbán laisse volontairement survivre certains médias indépendants, ce qui lui permet de dire qu’il y a toujours des médias critiques en Hongrie. C’était précisément sa réaction à la décision de RSF de le faire figurer comme le premier dirigeant de l’Union européenne sur la liste des prédateurs de la liberté de la presse. Il a fait une vidéo dans laquelle il est allé dans un kiosque à journaux pour les montrer. Oui, ils existent, mais ils ont une influence incomparable avec la machine médiatique du Fidesz.
Affaiblir progressivement, notamment financièrement, les médias plutôt que les réprimer frontalement et violemment : est-ce là la méthode Orbán et la clé de sa réussite ?
C’est exactement ça. Nous n’avons pas encore parlé de la publicité d’État. Dans le marché hongrois, le modèle d’abonnement ne fonctionne pas vraiment et les médias dépendent donc de la publicité, et souvent de la publicité d’État. D’ailleurs pour les pays de cette région les fonds européens représentent une source importante de publicité pour les médias, parce que les États et les institutions ont l’obligation de communiquer sur l’utilisation de ces fonds ou de lancer des appels d’offres. Cela constitue une source de revenus. Or, c’est le gouvernement national qui décide où cette publicité est placée.
C’est la première méthode pour affaiblir les médias : retirer la publicité. Ensuite, vous trouvez un oligarque qui les achètera. C’était le cas d’Index, qui est maintenant un média à la ligne pro-gouvernementale. Une grande partie des journalistes est partie et a créé un média indépendant qui s’appelle Telex, cofinancé par un système d’abonnement numérique.
En ce qui concerne la publicité, ces méthodes sont désormais contraires au droit européen, grâce au Règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), qui oblige les États à distribuer la publicité sur des critères objectifs et transparents.
Il y a aussi l’exemple d’un récent projet de loi hongrois qui visait à sanctionner les médias et les ONG qui recevaient des financements étrangers.
Exactement, on peut parler là aussi d’une tentative d’asphyxier les médias. Ils auraient été sanctionnés pour avoir reçu des financements étrangers, même européens, ce qui, sur le marché hongrois, représente une source de financement nécessaire, dans un environnement où il n’y a pas vraiment d’abonnements numériques, où la publicité est limitée et où il y a une forte présence de donateurs européens.
Cette loi, qui élargissait les compétences de cette autorité pour la protection de la souveraineté, sous la pression internationale, a été retirée.
Vous disiez au début que Viktor Orbán avait réussi son projet de contrôle de la presse. Comment expliquer qu’un pays ait pu en arriver là au sein de l’Union européenne ? Est-ce un manque de volonté politique, des limites juridiques, ou les deux ?
C’est les deux. Il existe une procédure, prévue par l’article 7 du Traité sur l’Union européenne, qui permet de sanctionner un État en cas de violation des valeurs de l’Union européenne, définies à l’article 2. Cela concerne la liberté d’expression, même si la liberté de la presse n’y est pas explicitement mentionnée.
Nous plaidons pour que la Hongrie soit sanctionnée, notamment par le retrait de son droit de vote au Conseil de l’Union européenne. Auparavant, il y avait la Pologne du PiS, alliée d’Orbán, qui rendait impossible ce scénario. Aujourd’hui, la priorité est aussi d’aider l’Ukraine et, pour certaines décisions, l’accord de la Hongrie reste nécessaire. Nous le comprenons tout à fait. Mais le résultat, c’est que cette procédure n’a jamais abouti.
Ce qui a fonctionné, ce sont les décisions de la Cour de justice de l’Union européenne. Par exemple, quand Orbán avait tenté d’introduire une première loi sur les financements étrangers en 2017, elle a été annulée par la Cour de Luxembourg. Cela empêche aussi les disciples d’Orbán en Europe de reprendre les mêmes propositions de loi dans leurs propres pays.
C’est aussi le plan de relance et les fonds européens en général qui ont fait céder le régime Orbán. Ces dernières années, des propositions de loi ont été retirées ou des licences ont été réattribuées à des médias, ce qui a permis à certaines rédactions indépendantes en Hongrie de survivre. Il y a par exemple un média très intéressant, Partizán, sur Internet. Il est très populaire et il dispose d’une rédaction importante, ce qui montre qu’on peut survivre dans le système Orbán.
Mais on se retrouve aussi confrontés à d’autres problèmes, liés au fonctionnement des plateformes numériques mondiales. En fait, la situation politique en Hongrie nous empêche de traiter ces enjeux plus larges, qui pèsent sur les médias et sur la délibération démocratique.
Le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), entré en application en août 2025, peut-il représenter un tournant dans la manière dont l’Union européenne traite ces questions, en Hongrie comme ailleurs ?
C’est dommage que nous n’ayons pas eu cet outil en 2010, quand Orbán a pris le pouvoir. Désormais, c’est vraiment une opportunité, et nous avons besoin d’une volonté très forte de la Commission européenne pour le faire appliquer. Je salue en ce sens sa décision de lancer une procédure pour infraction. En décembre, la Hongrie est ainsi devenue le premier État poursuivi dans le cadre de l’EMFA.
C’est une législation qui répond à la situation de certains États membres — ce n’est pas très diplomatique et la Commission ne le dira pas ouvertement — dont la Hongrie. C’est fait sur mesure. Il porte sur l’indépendance des médias publics, sur leur financement, notamment à l’article 5, sur la transparence de la distribution de la publicité publique, qu’elle provienne de l’État ou de sociétés d’État, ainsi que sur l’indépendance des rédactions privées et la concentration du marché.
Il y a aussi un dispositif qui permet à la Commission de prendre en compte les atteintes au pluralisme qui peuvent résulter d’une concentration sur le marché. Jusqu’à présent, il y avait des recours faits à la Commission qui ont été refusés, parce que le droit de la concurrence n’arrivait pas à prendre totalement en compte la spécificité du secteur médiatique.
Je dirais que l’Europe a réussi son pari. Maintenant, il faut que cette législation ne reste pas lettre morte et, d’après ce que fait la Commission, c’est sur la bonne voie. Cela reste long, mais ça donne des raisons d’être prudemment optimiste.
On observe aussi une diffusion de la méthode Orbán, notamment dans des pays voisins comme la Slovaquie ou la Tchéquie. Est-ce que c’est un constat que vous partagez ?
Orbán est dangereux, pas seulement pour son propre pays, mais aussi pour toute l’Europe. Nous avons des personnes, non seulement dans la région, mais aussi en France ou en Italie avec Giorgia Meloni en particulier, qui s’inspirent des méthodes Orbán. On pourrait d’ailleurs préciser que l’origine de cette méthode, c’est Poutine. La différence, c’est qu’Orbán a réussi à construire un modèle dans le cadre juridique européen. La Russie est bien plus bas dans le classement, car la situation est très différente : là-bas, on arrête les journalistes.
En Tchéquie, nous avons un gouvernement qui s’inspire aussi de Viktor Orbán dans son programme, notamment en matière d’indépendance des médias publics, qui risque d’être affaiblie, et de liberté d’association, qui concerne aussi les médias. En Slovaquie, le Premier ministre Robert Fico est allé déjà plus loin. Il a mis la main sur les médias publics et il essaye de faire pareil avec l’autorité des médias. Mais la Slovaquie est 38e dans notre classement et la Hongrie est beaucoup plus bas, car on est face à une autre réalité économique. En Slovaquie, il y a des médias indépendants financés par des abonnements et qui dépendent moins de la publicité d’État.
C’est aussi visible sur le plan rhétorique : attaques contre les journalistes, campagnes de diffamation, attaques verbales très courantes. En Slovaquie, le parti de Fico payait pour alimenter la haine contre les journalistes sur Facebook. C’est aussi une méthode globale. La différence, c’est qu’Orbán profite de plusieurs avantages, dont la majorité au parlement et le fait qu’il a commencé très tôt, à une époque où l’EMFA n’existait pas encore.
Ces méthodes pourraient s’exporter plus largement en Europe ? En France, en Allemagne, en Espagne ?
Je pense que oui. La méthode Orbán pourrait porter ses fruits dans d’autres pays que vous avez cités, notamment en matière d’indépendance des médias publics. Ce sont eux qui sont les premiers menacés. Concernant les médias privés, la publicité d’État est un outil (de pression, NDLR) très fort, de même que l’autorité de régulation des médias, par laquelle on peut porter atteinte au pluralisme sur le marché médiatique.
Mais c’est plus complexe. Je parlerais de deux autres facteurs qui sont très importants : la situation internationale et la société civile nationale. En Hongrie, la société civile est vivante, mais elle n’a pas réussi à se mobiliser contre la méthode Orbán. Peut-être que dans ces autres pays, elle est plus forte. Sur le facteur international : le grand allié de tous ces responsables politiques à tendance autoritaire, c’est Donald Trump. C’est difficile de prédire comment la situation va évoluer si les alliés de Donald Trump gagnent une nouvelle élection nationale en Europe. Les alliés médiatiques du président américain investissent en Europe, à travers Newsmax par exemple, qui ouvre des bureaux en Europe et qui va diffuser dans plusieurs pays des contenus qui sont à droite de Fox News. On est dans un marché médiatique qui, de plus en plus, s’internationalise. Ça peut aussi peser dans la polarisation de la société que nous connaissons.
Pour ces acteurs, Orbán, Trump, CNews, Fox News, la logique est celle d’une guerre de narratifs. Il ne s’agit plus d’une discussion fondée sur les faits et le pluralisme, mais d’une confrontation médiatique. Lorsqu’un parti arrive au pouvoir, il considère qu’il a le droit de s’approprier les médias publics, en renvoyant les autres au statut de médias d’opposition. Pour renforcer cette polarisation, une autre méthode consiste à ignorer les médias critiques : ne pas leur répondre, ne pas débattre avec eux. Cela donne l’illusion d’un discours unique.
Vous avez cité plusieurs personnes en parlant « d’alliés de Donald Trump ». Est-ce qu’on peut parler plus clairement d’extrême droite ? Est-ce qu’on peut faire un lien de causalité entre la montée de l’extrême droite et la dégradation de la liberté de la presse ?
La réponse courte, c’est oui. Tous les extrêmes sont dangereux. Nous avons aussi dénoncé ce qu’a fait Jean-Luc Mélenchon par rapport au choix des médias auxquels il répond. Mais effectivement, il y a une montée de l’extrême droite en Europe qui menace la presse, avec des spécificités locales. Il faut savoir qu’en Pologne, effectivement, le PiS, c’était l’extrême droite. En Slovaquie et en Tchéquie, c’est un peu plus compliqué. On ne peut pas s’arrêter à cette étiquette. Giorgia Meloni, c’est l’extrême droite, mais en même temps, on pourrait dire qu’elle est pro-Ukraine. Donc c’est plus compliqué que ça. Mais oui, c’est aujourd’hui l’extrême droite qui menace la presse en Europe, entre autres.
Est-ce que l’Europe peut aller suffisamment vite pour « contrer » cette tendance ?
Oui, les institutions européennes sont lentes. Mais en même temps, je pense qu’elles se mobilisent. Le problème, c’est aussi la multi-crise pour les médias : les oligarques, les responsables politiques autoritaires, les plateformes numériques, les réseaux sociaux, et maintenant l’IA. J’espère que la Commission européenne ne va pas rater le train de l’IA, comme elle l’a fait avec les réseaux sociaux.
Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas compter uniquement sur les institutions européennes. Il faut que la société civile se mobilise. Il faut que les médias soient solidaires entre eux. Les éditeurs peuvent être en concurrence, les journalistes devraient coopérer.
Il est absolument primordial, dans cette situation de morcellement de l’espace médiatique et de polarisation accrue alimentée par les réseaux sociaux, d’investir dans les médias publics. Parce que ce sont les seuls qui, aujourd’hui, de manière générale, sont capables de parler à toute la société et d’avoir un modèle économique viable tout en restant éditorialement indépendants.
Mediapart a constitué un fonds en prévision d’une possible arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Les médias doivent-ils activement s’y préparer ?
Nous connaissons les méthodes du RN, de l’extrême droite. Ce sont les méthodes d’Orbán. Donc oui, Mediapart a raison de se préparer à cette arrivée au pouvoir. Mediapart peut se le permettre, grâce à son système d’abonnement. Ce n’est pas le cas de tous les médias. Donc la bataille va surtout concerner les médias vulnérables.
Vous avez expliqué que la menace pour la liberté de la presse ne provenait pas uniquement de l’extrême droite, en citant par exemple Jean-Luc Mélenchon, et évoqué plus largement les « extrêmes ». Sur ce sujet, ne considérez-vous pas que la menace est aujourd’hui plus importante d’un côté de l’échiquier politique que de l’autre ?
Il faut prêter attention à deux menaces distinctes: la trumpisation du débat public, qui passe par l’antagonisme croissant à l’encontre des journalistes et le clientélisme à l’égard de certains médias acquis à des camps politiques ; et les programmes politiques et politiques publiques promus par les forces politiques. Il est clair à cette heure que l’ensemble de la classe politique, qu’elle soit aux extrêmes ou au centre de l’échiquier politique, est tenté par la trumpisation. C’est à ce titre que RSF a dénoncé la fragmentation du champ journalistique défendue par la France insoumise. Il est aussi net que l’extrême droite européenne défend avec constance des programmes et politiques hostiles aux médias, tout particulièrement aux médias de service public.
Pour aller plus loin
- Pourquoi l’indépendance économique ne suffit plus ? De la Hongrie à la France, Marine Doux analyse la montée des pressions juridiques et politiques qui fragilisent les médias, même lorsqu’ils ont trouvé leur modèle économique.
- 91 atteintes recensées en 2024. Le dernier rapport de Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse documente l’intensification des pressions contre les journalistes en France.
- En Hongrie, le média 444 se prépare à l’asphyxie financière. Gábor Kardos raconte comment sa rédaction anticipe un projet de loi visant les financements étrangers.
- Comment les médias indépendants s’organisent face à l’extrême droite ? Découvrez notre recensement des actions, des pratiques et des formats.



