
Le 15 octobre dernier, deux organisations médiatiques françaises ont lancé, dans une relative discrétion, ce qui pourrait devenir des modèles d’un internet plus coopératif au service du journalisme. Basta!, média d’enquêtes fondé en 2008 et spécialisé dans les questions sociales et environnementales, a dévoilé le Portail des médias indépendants, un agrégateur en libre accès qui met en avant des articles issus de plus de 80 médias français et 200 médias internationaux. Le même jour, La Presse libre, coalition de titres nationaux et locaux progressistes, a lancé une plateforme d’abonnement mutualisée reliant huit publications sous une seule offre mensuelle à 19,90 €.
Reprendre le contrôle de la circulation de l’information
Les deux initiatives partagent une même ambition : recréer un lien direct avec les publics, dans un paysage médiatique marqué par la concentration des titres entre les mains d’actionnaires conservateurs ou de milliardaires. Elles revendiquent également une indépendance financière, reposant sur les dons des lecteur·ices (pour Basta!) ou sur les abonnements (pour La Presse libre), plutôt que sur des annonceurs ou des actionnaires.
Mais leur indépendance ne concerne pas seulement leurs ressources. Elle touche à la manière dont l’information circule, et à qui en contrôle l’accès. Pendant des années, les médias indépendants se sont appuyés sur des plateformes comme Meta ou Google pour distribuer leurs contenus. Mais à mesure que ces entreprises modifiaient leurs algorithmes, déclassaient les actualités, et interdisaient la publicité politique, sociale ou électorale en Europe, leurs objectifs se sont éloignés de ceux du journalisme.
Les éditeurs cherchent désormais à reprendre la main sur les outils mêmes de diffusion et de découverte, en reconstruisant leurs propres infrastructures plutôt que de dépendre de la Silicon Valley. Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique européenne plus large en faveur de l’indépendance technologique, où des rédactions développent des outils open source ou internes pour réaligner leurs technologies avec leurs valeurs éditoriales.
De la bataille culturelle à la bataille technologique
« Nous sommes passés d’une bataille culturelle à une bataille technologique », résume Nicolas Camier, responsable du développement de Basta!.
Au cours de la dernière décennie, le trafic issu des réseaux sociaux s’est effondré. « Nous sommes passés de 38 % en 2017 à 4 % en 2024 de trafic venant de Facebook », explique Nicolas Camier. À chaque changement d’algorithme, les médias indépendants sont devenus un peu plus invisibles. Pourtant, la chute du trafic n’a pas mis en danger le modèle de Basta! — elle l’a transformé.
Le site attire aujourd’hui environ 250 000 visites mensuelles et compte 25 000 abonnés à ses newsletters, une base fidèle qui soutient son modèle fondé sur les dons. « Depuis dix ans, nous observons une croissance annuelle de 10 à 15 % des revenus issus des dons », ajoute Camier. À mesure que sa portée diminuait, sa communauté de soutien s’est renforcée : mieux vaut une audience plus restreinte mais engagée qu’un large public qui ne contribuera jamais. Et les lecteur·ices, dit-il, sont prêts à financer l’infrastructure qui garantit l’indépendance.

Un Google News humain pour la presse indépendante
Plutôt que de tenter de récupérer du trafic provenant des réseaux sociaux, l’équipe du Portail a imaginé un outil qui rassemble et valorise les articles d’autres médias indépendants : une sorte de Google News humain pour la presse alternative. Le site est en accès libre et ambitionne de reposer entièrement sur les dons, grâce à 160 000 € de financement participatif, un prêt de 40 000 € du Fonds pour une presse libre, et une subvention de 36 000 € du Journalismfund Europe.
Le Portail reste modeste à ce stade, avec environ 1 500 visites quotidiennes un mois après son lancement. Mais l’objectif n’est pas de garder les lecteur·ices dans l’écosystème de Basta! : il s’agit de faire circuler l’attention, la confiance et la visibilité entre pairs. L’ambition est d’amplifier l’impact démocratique du journalisme indépendant, de renouer avec des publics éloignés des médias traditionnels, de briser les bulles d’information, et d’offrir un espace sûr, sans publicité ni trackers.
Une réponse à la fatigue des abonnements
La Presse libre s’inscrit dans la même logique : ne pas courir après les clics, mais après le sens. « Nous ne cherchons pas à recréer une économie de la vue », explique Jean-Marie Leforestier, directeur de La Presse libre. « Nous construisons une économie fondée sur la confiance, sur des lecteur·ices qui valorisent le journalisme pour ce qu’il apporte au débat public. »
La Presse libre s’attaque à un autre point faible du secteur indépendant : la fatigue de l’abonnement. Ses huit médias fondateurs — dont Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg, Arrêt sur images, Politis, Mediacités, Next, Reflets — partagent désormais une infrastructure technique et de paiement commune, tout en conservant leur autonomie éditoriale. Les abonné·es accèdent à toutes les publications depuis un espace unique, avec un seul identifiant.
« Nous avons enregistré 2 500 abonnements le premier mois, dont 40 % avant même le lancement officiel », précise Jean-Marie Leforestier. « Les personnes se sont abonnées non pas tant au produit qu’à la promesse. » Face à la concentration croissante des médias, il décrit le projet comme une réponse stratégique : l’enjeu n’est pas tant la taille que la cohérence.

Coopérer pour peser davantage
En France, des titres historiques comme Le Monde comptent plus d’un demi-million d’abonné·es ; Mediapart, l’une des plus grandes rédactions indépendantes, en compte environ 245 000. Individuellement, les huit titres réunis sous La Presse libre sont plus modestes — mais ensemble, leurs 55 000 à 60 000 abonné·es payants représentent une véritable audience nationale. « Quand vous rassemblez tous ces “petits” médias, vous créez une densité éditoriale qui a du sens », poursuit Leforestier. « Individuellement, certains peuvent ressembler à des compléments de niche ; ensemble, ils forment un véritable service. »
Le véritable pari n’est pas financier : c’est celui de la coopération.
Dans les deux cas, il s’agit autant d’expérimenter des formes de gouvernance que des infrastructures techniques : tester si l’indépendance peut aussi signifier faire ensemble. Basta!, avec le Portail, construit un outil qui amplifie le travail de ses pairs tout en renforçant sa mission : rendre le journalisme indépendant plus visible.
Pour Nicolas Camier, ce n’est qu’une étape. « Le premier jalon, c’est début 2026 : créer un comité consultatif réunissant des représentant·es d’autres médias, de la société civile, du monde universitaire. Et dans cinq ou six ans, pourquoi ne pas confier le projet à une structure collective, avec une gouvernance partagée ? »
La Presse libre va encore plus loin : les huit publications sont déjà réunies au sein d’une association commune, partageant décisions et visibilité sur un pied d’équité. « C’est un pari de neutralité », affirme Jean-Marie Leforestier. « Nous ne sommes pas des super-rédacteurs en chef. Chaque rédaction reste pleinement souveraine. Notre rôle, c’est simplement de rendre leurs travaux visibles ensemble. »
Un autre internet pour le journalisme
De l’autre côté de l’Atlantique, une approche similaire visant à construire des outils collectifs et indépendants pour le journalisme a émergé au Canada. Après la décision de Meta, en 2023, de bloquer les liens vers les articles de presse, plusieurs médias indépendants se sont associés pour créer Unrigged, une plateforme qui agrège articles, podcasts et newsletters de rédactions partenaires dans un fil chronologique sans algorithme. Le projet, piloté par le producteur de podcasts André Goulet, a vu le jour en cinq mois à peine. À Montréal comme à Paris, la logique est la même : se détourner des plateformes qui promettaient autrefois de la visibilité au profit d’infrastructures partagées et maîtrisées par les communautés.
Les alliances discrètes qui se tissent derrière le Portail de Basta!, La Presse libre, Unrigged et d’autres ne renverseront peut-être pas les algorithmes — mais elles pourraient changer le rapport de forces. En reprenant la main sur leurs outils, ces médias ne se contentent pas de résister au flux : ils posent les bases d’un autre internet pour le journalisme.
Pour aller plus loin
Ces initiatives s’inscrivent dans un mouvement plus large de reconquête technologique et de coopération entre médias indépendants :
- Bannie par Meta, la presse indépendante canadienne s’émancipe – Owen Huchon raconte comment les médias canadiens ont créé leurs propres outils après le blocage des liens d’actualité par Meta.
- L’indépendance des rédactions passe aussi par leurs outils – Un article sur l’essor des solutions open source et des infrastructures autonomes dans les médias européens.
- Là où les libertés démocratiques sont menacées par la montée de l’extrême droite et où la concentration des médias fragilise la diversité de l’information, la mutualisation s’impose du côté des indés.



