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Pourquoi l’indépendance économique ne suffit plus

Après une décennie passée à réfléchir aux modèles économiques, les rédactions européennes font désormais face à des pressions juridiques et politiques qui montrent — comme les États-Unis l’ont déjà appris — que l’argent ne peut pas tout régler.

Pendant une grande partie des années 2010, la crise du journalisme a été présentée avant tout comme une crise économique. À mesure que les plateformes sociales devenaient les principales portes d’entrée vers l’information et les revenus publicitaires, les rédactions ont été sommées de s’adapter : réparer des modèles économiques défaillants, construire des bases d’abonnés, diversifier leurs sources de financement. La stabilité financière était considérée comme la condition principale de l’indépendance. Si le journalisme parvenait à se financer, pensait-on, il serait protégé.

Mais il apparaît désormais clairement que l’indépendance économique ne suffit pas. Les pressions juridiques — des procès aux menaces de poursuites — peuvent générer des coûts qui affectent directement la stabilité financière des médias, même lorsque leurs modèles économiques semblent solides.

Publié à l’origine en anglais dans la Columbia Journalism Review, cet article s’inscrit dans les travaux de recherche de Marine Doux, directrice éditoriale de Médianes et chercheuse associée au Tow Center, sur l’indépendance des médias.

Aux États-Unis, les dangers que représentent ces pressions pour l’équilibre financier des rédactions sont apparus de manière particulièrement visible avec une affaire judiciaire qui a conduit à la disparition du site Gawker. Financée par le milliardaire de la tech Peter Thiel, cette procédure a montré comment le recours au droit pouvait être instrumentalisé pour démanteler une rédaction — comme nous l’évoquions récemment dans un épisode du podcast Journalism 2050. L’affaire a été largement commentée en Europe, mais souvent perçue comme une anomalie américaine.

Cette « anomalie » apparaît aujourd’hui comme un phénomène plus structurel. En 2024 et 2025, les chaînes ABC News et CBS ont toutes deux accepté des accords à plusieurs millions de dollars dans des affaires de diffamation intentées par Donald Trump. Dans les mois qui ont suivi, les deux organisations ont annoncé des vagues de licenciements, illustrant comment des conflits juridiques peuvent se traduire par des conséquences économiques directes pour les rédactions et leurs équipes.

Dans le même temps, certaines décisions éditoriales prises dans de grands médias comme The Washington Post ou The Los Angeles Times ont relancé les débats sur l’influence croissante de propriétaires dont les intérêts économiques plus larges dépendent des contextes politiques et réglementaires. Ces évolutions suggèrent que même les organisations médiatiques les plus puissantes ne sont pas à l’abri de pressions capables de redéfinir les conditions de leur indépendance éditoriale.

Victor Pickard, professeur à l’université de Pennsylvanie, décrit ce moment aux États-Unis — où des journalistes comme Don Lemon ou George Fort peuvent être arrêtés alors qu’ils exercent simplement leur métier — comme une « polycrise médiatique ». Dans un essai récent publié par le projet Law and Political Economy (LPE), il explique que les procès, la concentration des médias et les régulations politisées constituent des « couches distinctes mais cumulatives de capture médiatique », produisant censure, exclusion et défaillances démocratiques.

Une dynamique comparable est à l’œuvre en Europe. Les SLAPP — ces procédures judiciaires stratégiques destinées à intimider et épuiser les critiques — sont de plus en plus utilisées pour peser sur les rédactions, selon deux rapports publiés en février par le Media Freedom Rapid Response (MFRR) et l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (OFALP).

Le rapport du MFRR a recensé 344 incidents juridiques impliquant journalistes et médias en Europe en 2025, incluant des plaintes pour diffamation et d’autres menaces judiciaires susceptibles de générer une forte pression financière et psychologique. Ces procédures ciblent souvent des enquêtes portant sur des sujets sensibles : corruption, intérêts économiques, mouvements d’extrême droite, violences policières ou autres formes de pouvoir politique et économique. Dans plusieurs pays, ces pressions sont liées à des mouvements illibéraux ou d’extrême droite qui contestent ouvertement le rôle du journalisme indépendant.

Dans certains États, comme la Hongrie — passée de la 23ᵉ à la 68ᵉ place sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières en quinze ans — ces dynamiques sont désormais profondément ancrées. Le mois dernier, l’organisation Mertek Media Monitor et le Rule of Law Lab de l’université de New York ont publié un rapport documentant les efforts systématiques du gouvernement de Viktor Orbán pour affaiblir les médias indépendants, à travers des instruments juridiques, économiques et administratifs plutôt que par une censure directe.

Aujourd’hui, le parti au pouvoir, le Fidesz, contrôle « directement ou indirectement environ 80 % de l’ensemble du marché médiatique ». Les quelques médias indépendants qui subsistent — dont 444, Telex, Átlátszó ou Válasz Online — ont de plus en plus ancré leur survie dans le financement par leurs lecteurs, alors que l’accès à la publicité publique s’est réduit et que la propriété des médias s’est concentrée. Plusieurs d’entre eux ont également été visés par des enquêtes au titre de la loi de 2023 sur la protection de la souveraineté : campagnes de dénigrement les accusant d’être des « agents étrangers », plaintes en diffamation répétées ou accusations de violations des règles de traitement des données.

En France, cependant, on peut observer comment la tension entre pression juridique et stabilité financière se manifeste dans un pays longtemps considéré comme un environnement relativement favorable au journalisme. Comme l’a confié un professionnel des médias français à l’OFALP :

« Si nous étions condamnés à verser 15 000 € à la partie adverse, nous serions contraints de fermer. Nous n’avons tout simplement pas la réserve financière nécessaire pour payer ne serait-ce que la moitié de ce qu’ils demandent. »

Comme le souligne une analyse publiée par Médianes, pour des médias disposant de marges financières limitées, le risque judiciaire peut rapidement devenir existentiel.

StreetPress, média d’investigation français spécialisé dans les réseaux d’extrême droite et les violences policières, a dépensé plus de 100 000 € en frais de défense juridique au cours des deux dernières années, et prévoit encore 75 000 € de dépenses en 2026 — soit presque l’équivalent de deux postes de journalistes. La rédaction fonctionne avec un budget de 1,5 million d’euros et compte 15 500 donateurs : un exemple de média financé avec succès par ses lecteurs. Mais ces procédures pèsent lourdement sur son fonctionnement.

« Même quand nous gagnons, nous perdons de l’argent », explique Johan Weisz-Myara, fondateur de StreetPress. De nombreux plaignants — notamment des responsables publics — peuvent voir leurs frais juridiques pris en charge par les institutions pour lesquelles ils travaillent, comme les ministères ou les collectivités locales, via un mécanisme appelé « protection fonctionnelle ».

« Nous ne faisons pas que défendre notre travail journalistique, ajoute-t-il. Nous finançons nous-mêmes notre défense, alors que ceux qui nous poursuivent n’assument souvent aucun coût pour lancer la procédure. »

Aujourd’hui, l’équipe fait face à dix-huit procédures judiciaires, contre une dizaine seulement il y a quelques années.

Toutes ces affaires ne vont pas jusqu’au procès. Selon Johan Weisz-Myara, trois ou quatre procédures sur dix sont finalement abandonnées avant toute décision de justice. Mais les dégâts surviennent souvent bien avant ce stade. Dans de nombreux cas, explique-t-il, l’objectif du plaignant n’est pas nécessairement de gagner devant un tribunal. L’action judiciaire sert plutôt à créer une pression immédiate sur une rédaction, en l’obligeant à mobiliser du temps et de l’argent pour se défendre — et parfois à décourager de nouvelles enquêtes avant même que le fond des accusations ne soit examiné.

La pression dépasse d’ailleurs le cadre judiciaire pour atteindre les institutions politiques. En octobre 2025, une commission d’enquête parlementaire a été lancée sur la « neutralité, le fonctionnement et le financement » de l’audiovisuel public français. Comme l’a rapporté The Guardian, certains observateur·ices y voient les signes d’une « ère du trumpisme », dans laquelle les médias publics sont soumis à une surveillance politique permanente.

Pour un journaliste américain — dans un pays où un président s’est montré ouvertement hostile à la presse — ces menaces juridiques peuvent sembler moins graves qu’elles ne le sont réellement. La polycrise médiatique européenne, y compris dans des pays historiquement favorables au journalisme comme la France, prend une forme différente. Mais elle constitue néanmoins un avertissement sérieux pour l’avenir.

« Le problème ne concerne pas uniquement StreetPress. Nous constatons une multiplication des procédures judiciaires abusives contre les médias et des contournements fréquents du droit de la presse en France », a déclaré Laure Chauvel, de Reporters sans frontières.

Face à ces pressions, de nombreux médias indépendants appellent à la création de fonds européens structurés capables d’absorber les coûts liés aux contentieux. Les dispositifs existants — notamment l’aide financière et juridique proposée par des organisations comme Media Defence, le European Centre for Press and Media Freedom ou le Fonds pour une presse libre — sont essentiels, mais demeurent fragmentés et difficiles d’accès à grande échelle. Les procédures de candidature peuvent être longues et exigent souvent des capacités organisationnelles dont beaucoup de petites rédactions ne disposent pas.

Dans le même temps, des formes de coopération transfrontalière émergent. Le réseau européen de médias indépendants Sphera, le média français StreetPress et le média hongrois 444 collaborent sur certaines enquêtes et échangent sur leurs pratiques pour gérer les risques juridiques. Ces coopérations sont précieuses. Mais elles ne constituent pas encore un système.

Si les années 2010 ont été consacrées à réparer les modèles économiques du journalisme, les années 2020 portent désormais sur la défense des conditions mêmes de l’enquête et de la publication. La soutenabilité économique reste indispensable — mais la résilience doit désormais être multiple : éditoriale, économique, juridique et technologique.

Elle suppose à la fois des capacités internes et des formes de solidarité collective. Partout en Europe, des rédactions indépendantes commencent à construire ces coopérations, conscientes que la défense de la liberté de la presse dépend aujourd’hui autant de la solidarité que de la soutenabilité économique.


Note de transparence : Médianes, le studio a fourni un accompagnement marketing, web et fundraising à l’OFALP (2024), à Reporters sans frontières (depuis 2021) et à StreetPress (depuis 2021). StreetPress et 444 sont membres de Sphera, un réseau européen de médias coordonné par Médianes depuis 2024.