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L’indépendance des rédactions passe aussi par leurs outils

De Google à Microsoft, les rédactions européennes s’appuient souvent sur des outils venus de la Silicon Valley. Certaines cherchent à s’en affranchir, grâce à des alternatives libres ou des outils faits « maison ».

L’indépendance des médias ne se joue plus seulement sur le plan éditorial ou financier. Elle est aussi technologique. À mesure que la confiance entre les grandes plateformes et la presse s’effrite, les rédactions regardent différemment les technologies qu’elles utilisent. Twitter et Facebook, autrefois présentés comme des relais indispensables, se détournent de la presse. Google, à l’origine d’une quantité de trafic majeure pour la presse, change sans cesse les règles de son moteur de recherche et y injecte l’IA à tout va, au risque de rogner un trafic vital.

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Des transformations qui ont incité des médias à s’interroger par exemple sur leur usage des réseaux sociaux, mais pas que. Désormais, cette méfiance s’étend à tous les étages et des rédactions se penchent sur les outils qu’elles utilisent au quotidien en interne. Car, derrière un logiciel de traitement de texte, une messagerie ou un système de gestion des données, se cachent des dépendances bien réelles : logiques commerciales, règles opaques et orientations politiques sur lesquelles les rédactions n’ont aucune prise. Tandis que certains patrons de la tech cajolent Donald Trump pour s’attirer ses faveurs, la dépendance aux outils californiens devient plus préoccupante, les médias craignant de subir les pressions de l’extrême droite par l’intermédiaire de leur « tech stack » devenu un dangereux cheval de Troie.

Si ces réflexions gagnent du terrain, rejoignant aujourd’hui un mouvement européen plus vaste autour de la souveraineté numérique, certaines rédactions s’y attellent depuis des années et poursuivent leurs efforts.

La cohérence jusqu’au bout du code

Pour le média d’enquête belge Médor, l’indépendance des outils est une question fondatrice. « La question s’est posée dès le départ », se remémore Alexandre Leray, cofondateur de la revue. Créé sous forme de coopérative il y a près de dix ans par dix-neuf membres, Médor voulait alors représenter toute la chaîne de fabrication d’une revue dans son équipe fondatrice. 

Alexandre, en sa qualité de graphiste, a participé au lancement du projet dont la volonté était de concevoir un média profondément belge, des sujets d’enquête jusqu’aux choix typographiques inspirés du patrimoine local… en passant par les outils. Membre du collectif Open Source Publishing, créé en 2006 pour promouvoir les outils libres dans le graphisme, Alexandre a importé cette philosophie qui a naturellement infusé dans le projet Médor et les réflexions des fondateur·ices : « Comment faire un magazine belge avec un logiciel californien ? »

Les couvertures des deux derniers numéros publiés par Médor.

Depuis, le média a fait de son indépendance technologique un enjeu majeur, annonçant par exemple quitter les plateformes de Meta (Facebook, Instagram) fin 2025 après avoir déjà lâché X. En interne, l’équipe mise sur un cloud auto-hébergé, Nextcloud, qui constitue leur principal espace de travail et d’échange. Il conditionne ainsi le choix des formats de fichiers pour des questions de compatibilité, encourageant l’usage d’outils open source comme Etherpad pour l’édition collaborative, plutôt que Google Docs.

La tech au service de la durabilité

De l’autre côté de la frontière, Reporterre a suivi une trajectoire similaire. L’indépendance technologique fait partie de l’ADN du média écologique depuis ses débuts en 2007. « Cela vous ennuie si nous passons par jitsi pour l’appel ? », demande Florent Triquet par mail avant le début de l’entretien. « Quand je suis arrivé, il y avait encore des personnes qui allaient sur Google Meet par habitude. On leur a proposé Jitsi (outil de visioconférence open source, NDLR) et maintenant c’est quasiment utilisé par tout le monde », raconte le développeur web depuis sa webcam.

Une approche étendue à une large partie de l’éventail d’outils de Reporterre pour éditer, publier ou diffuser : pas de Google Docs mais CryptPad ou Framadoc pour le travail collaboratif ; pas de Word ni de PowerPoint mais LibreOffice pour la bureautique ; et un site basé sur SPIP, CMS open source développé par des anciens du Monde diplomatique

Des choix, dit Florent, « cohérents avec les valeurs de Reporterre ». Le média se protège ainsi d’une dépendance qu’il juge risquée : « Ces outils-là, ce sont aussi des moyens de coercition possibles à la main des États ou d’entreprises qui pourraient décider que le message de Reporterre les embête un peu trop. À partir de là, c’est assez rapide de couper certains services ». Des inquiétudes qui ne sont pas infondées : récemment, Microsoft a fermé le compte mail du procureur de la Cour pénale internationale, visée par des sanctions actées par Donald Trump. Pour un média consacré à l’écologie, cette indépendance technologique s’inscrit aussi dans une logique de durabilité : la rédaction utilise majoritairement Linux, système d’exploitation open source plus « léger » que macOS ou Windows et capable de prolonger la vie de machines plus anciennes et donc de lutter contre l’obsolescence programmée.

La souveraineté pragmatique

Chez Contexte, média d’information politique destiné aux professionnel·les, la question de la souveraineté numérique se pose également. « On se revendique très européocentrés. Ça a du sens pour nous d’être moins dépendants des intérêts américains, surtout quand on voit l’évolution politique aux États-Unis », explique Clovis Picard, Directeur produit et technique du média, dont les bureaux sont installés à Paris et à Bruxelles. S’il reconnaît qu’une transition large vers des solutions alternatives « n’est pas pour demain », il reste attentif à ces enjeux, évaluant chaque usage au cas par cas : « On n’a pas d’approche dogmatique, c’est très pragmatique », précise-t-il. « Est-ce qu’on a envie d’aller vers plus de souveraineté sur nos outils de productivité ? La question a été posée : a priori, oui. Après, il faut analyser à quel coût, etc. »

En plus des activités classiques d’une rédaction, Contexte a la particularité de se définir aussi comme éditeur de logiciels, ayant par exemple développé Scan, un outil de veille législatif, destiné à ses lecteur·ices. Mais le média a également mis en place un outil pour ses équipes, Echo, son propre outil d’édition collaborative, remplaçant Google Docs depuis 2024.

Sur son blog, Contexte raconte le développement d’Echo.

Si l’objectif n’était pas explicitement d’échapper à la firme californienne, le projet découle d’une tradition de développement interne et, donc, de maîtrise de ses outils selon Clovis :  dès sa création, Contexte a choisi Django, un framework (cadre ou infrastructure logicielle facilitant la conception d’applications et de sites, NDLR) open source, plutôt que des CMS standards clés en main comme Drupal ou WordPress. Une culture maintenue plus de dix ans plus tard par son équipe tech, avec un mot d’ordre : « Ce qui est le plus sensible pour nous et le plus créateur de valeur, on va vouloir le maîtriser au maximum », précise Clovis Picard. Chez Contexte, l’accompagnement est systématique : chaque nouvel·le arrivant·e est formé·e à Echo, les mises à jour sont présentées à la rédaction, et la documentation est partagée en interne. 

Quand le design naît de la technique

Pour Médor, cette volonté de maîtrise par la création de ses propres outils ne tient pas seulement à l’indépendance : elle influence directement le design. « On s’est dit que les outils allaient aussi produire un autre type de graphisme », résume Alexandre Leray. À la fois dotée d’une d’une revue et site web, Médor a conçu son propre processus de mise en page « en bricolant » et en détournant des logiciels existants pour mettre en page simultanément sur papier et en ligne. Pour ce faire, leur CMS (Wagtail, outil open source) communique donc directement avec leur outil de mise en page explique Alexandre : « Quand on met en page un article, on l’encode d’abord sur le CMS et on vient « l’aspirer » pour le mettre en page dans le layout de la revue ». Une approche, directement inspirée des principes web2print, qui favorise une porosité entre rédaction numérique et design physique en facilitant par exemple l’impression des pages web, contribuant implicitement à façonner l’identité visuelle singulière du média belge.

Apprendre, documenter, transmettre

Linux, LibreOffice, CryptPad… ces noms peuvent intimider les nouveaux·elles venu·es, habitué·es aux outils plus largement répandus dans les rédactions. Mais chez Reporterre, Florent se veut rassurant et l’assure : même les plus technophobes s’adaptent rapidement. Un apprentissage collectif, permettant aux journalistes de mieux comprendre leurs outils et de se les approprier. « Aujourd’hui, certaines personnes lancent des commandes depuis le terminal (espace permettant d’interagir avec un ordinateur grâce à des commandes, NDLR) alors qu’elles n’auraient jamais fait ça avant », se félicite Florent. Une politique qui s’applique également aux collaborateur·ices extérieurs, du moins quand c’est possible : « Si on arrive assez tôt dans la boucle et qu’on est encore un au choix des outils, on va insister pour passer par du libre. Si on arrive un peu plus tard et que transférer vers autre chose devient complexe, on va s’adapter » assure-t-il.

Ces choix techniques posent aussi la question de la transparence envers le public. Chez Contexte, Clovis Picard émet quelques interrogations : s’ils « n’ont rien à cacher » à ce sujet, il n’ont pas observé une demande explicite de leur audience suggérant qu’elle serait « passionnée de savoir comment (on a) produit (notre) journal ». Pour Médor, la cohérence prime : financer des entreprises qui soutiennent des projets politiques contraires à leurs valeurs serait incohérent. Les lecteur·ices qui soutiennent financièrement le média « ont le droit de savoir que leur argent est dépensé de manière cohérente » selon Alexandre. Quitter X ou Instagram, le public le voit. Changer d’outil de travail, beaucoup moins. Pourtant, derrière ces choix techniques en apparence internes, se jouent aussi des conséquences concrètes pour les lecteur·ices. Le média a par exemple choisi Matomo plutôt que Google Analytics, une alternative open source considérée comme plus respectueuse des données et moins invasive. Un élément que mentionne directement le média dans sa bannière de collecte de cookies.

« Médor ne vous traque pas à travers ses cookies » indique la bannière de Médor.

Chez Reporterre, Florent prône lui une éducation au numérique venant des médias : « Il y a un intérêt à parler d’éducation au numérique et de sensibilisation à des pratiques avec des valeurs progressistes, le plus tôt possible. » Le média a par exemple communiqué sur son départ de X et encourage désormais les lecteur·ices à suivre ses flux RSS, tout en expliquant leur fonctionnement, pour éviter les plateformes hégémoniques.

Avant de quitter X, Reporterre encourageait ses lecteur·ices à utiliser les flux RSS pour « reprendre la main » sur l’information.

Des limites, mais une vision claire

Ces démarches, aussi cohérentes soient-elles, restent toutefois minoritaires dans la presse. Certaines rédactions qui s’y intéressent soulignent le coût et la complexité de ces transitions : « Les coûts de migration sont considérables. Ce sont des projets énormes » note Clovis Picard.

Contrairement à certaines idées reçues, l’open source n’est pas synonyme de gratuité. Médor a récemment communiqué sur la mise à jour d’un logiciel utilisé par ses équipes, Odoo, qui s’est accompagnée d’une facture de 30 000 euros.  Chez Reporterre, on reconnaît également les difficultés ou limites techniques de certains outils et on admet quelques exceptions : l’équipe utilise encore Slack pour échanger et deux ordinateurs de la rédaction tournent encore sous Windows, l’un pour l’administratif, l’autre pour le montage vidéo, car certains logiciels indispensables à leur travail ne sont pas disponibles sur Linux. Chez Médor, on doit également se montrer flexible quand nécessaire : « On travaille avec un correcteur depuis le lancement de Médor qui a aussi ses habitudes de correction et il travaille une extension qui fonctionne que sur Microsoft Word », cite comme exemple Alexandre.

Rédiger des scripts depuis CryptPad depuis son ordinateur Linux pour aller publier sa vidéo sur le chinois TikTok ou l’américain Instagram, une incohérence mêlée à des efforts futiles ? « On navigue clairement dans une zone floue, mais on est tous et toutes obligé·es de subir parce que la situation est ainsi »,  répond Florent. « On garde cette volonté d’être présent sur ces outils mais de manière consciente, sachant bien qu’ils ne conviennent pas et qu’ils ne portent pas forcément nos valeurs, tout en essayant d’aller vers des alternatives ». Une forme de réalisme, plus qu’un renoncement, en faveur d’une indépendance technologique qui ne se décrète pas, mais qui se construit patiemment, sur le long terme.

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Note de transparence : Médianes, le studio, a collaboré avec les équipes de Contexte en 2023 sur sa stratégie marketing et de communication.