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AJAR : rétrospective d’une première année

Rémi-Kenzo Pagès, l’un des porte-paroles de l’AJAR, fait le bilan d’une année marquée par un changement d’échelle rapide pour la jeune association et de plusieurs épisodes médiatiques importants.

L’année dernière, après plusieurs mois de travail en coulisses, l’Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·e·s (AJAR) annonçait publiquement son lancement. Depuis, le jeune groupe investit les écoles de journalisme et les médias — du moins ceux qui veulent bien s’adonner à l’exercice — pour y dispenser des formations et échanger avec les directions. Un an plus tard, l’association a grandi et dénombre plus de 200 membres. Elle continue, malgré des moyens encore limités, à dénoncer les discours et propos racistes qui gangrènent encore la presse, indépendante comme traditionnelle, et alertent les rédactions sur leur composition souvent peu représentative de la société. L’association encourage également les écoles à changer leurs pratiques, à ouvrir des formations cloisonnées qui condamnent les rédactions à entre-soi délétère pour ses lecteur·ices. Elle espère désormais pouvoir peser davantage dans le débat public et accompagner d’autres médias et écoles vers un modèle plus ouvert. 

Échange avec Remi-Kenzo Pagès, journaliste et membre de l’AJAR dont il est l’un des porte-paroles.

Le lancement de l’AJAR s’est fait en plusieurs étapes. Pouvez-vous raconter la genèse du projet ?

Le 21 mars 2023, lors de la journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, nous avions publié une tribune dans Libération signée par plus de 170 journalistes ainsi que cinq associations de journalistes et les deux principaux syndicats de la profession. Ce texte marquait notre « passage en public » que l’on préparait en réalité depuis très longtemps. Il nous a fallu du temps pour se préparer, parce qu’on voulait bien faire les choses. Il fallait structurer l’association en interne, commencer à s’organiser entre nous et se mettre d’accord sur ce qu’on voulait faire. On était un tout petit noyau et aujourd’hui nous sommes environ 200 journalistes membres de l’association.

Pour nous, l’objectif est double. Il s’agit d’une part d’organiser la solidarité entre nous, entre personnes victimes de racisme dans le journalisme et dans les rédactions. D’autre part, l’idée est de pouvoir porter un regard différent sur le traitement médiatique qui est dominant dans notre métier et qui est régulièrement raciste. Nous voulons changer les choses grâce à des formations et des discussions avec les rédactions sur la manière d’exercer notre métier sans véhiculer de messages racistes. Nous voulons aussi nous regrouper parce qu’on s’est rendu compte qu’on était souvent très isolé·es dans nos rédactions. Ce qu’on vit, en tant que journaliste, était très difficile à partager, parce que la plupart de nos collègues ne comprenaient pas ce dont on parlait. Le fait de nous rencontrer, ça nous a donné de la force. Il y a quelque chose de libérateur, un soutien moral dans le fait de pouvoir parler et s’écouter.

Ces deux objectifs dont vous parlez, vous les portez notamment au sein des écoles de journalisme. C’est là que le travail commence ?

On travaille effectivement avec certaines écoles, mais d’autres ne sont pas intéressées. Nous avons également un partenariat avec La Chance, qui est une association qui aide des journalistes boursier·es issu·es de milieux populaires, à intégrer la profession. On considère en effet que le journalisme est une profession avec un très fort entre-soi. Il est donc très difficile pour de jeunes issu·es des quartiers populaires, de personnes racisées, d’intégrer le métier et cela commence par la façon dont on sélectionne en école de journalisme. On veut discuter avec elles sur la manière dont elles recrutent et, à terme, changer ce processus afin d’ouvrir la profession. Bien que ce que fait La Chance est salutaire, on voit aujourd’hui que ce n’est pas suffisant. Encore aujourd’hui, les personnes racisées dans les promotions, souvent issues de La Chance, sont peu nombreuses. Il peut également s’agir de personnes racisées issues de milieux plutôt favorisés, plutôt bourgeois, qui reproduisent socialement un entre-soi qu’on dénonce et qu’on souhaite casser. On parle d’une sélection sociale qui empêche les journalistes issu·es des quartiers populaires, les journalistes racisé·es, d’intégrer massivement cette profession. 

« On se rend compte qu’en réalité ces jeunes-là ne franchissent pas le pas pour devenir journalistes, même s’ils·elles en ont le rêve. Ils·elles ne vont pas postuler parce qu’ils·elles se disent que de toute façon, il n’y a personne qui leur ressemble ».

Avec l’AJAR, on va aussi dans les lycées et les collèges pour faire des formations. Et pour cause : quand on n’a personne à la télévision ou dans les radios qui nous ressemble, on se dit aussi que ce monde, il n’est pas pour nous. Par exemple, nous sommes allé·es dans des lycées à Nanterre, dans le quartier où le jeune Nahel a été tué, et on va beaucoup en Seine-Saint-Denis. On va dire aux jeunes : « Ne vous censurez pas, n’hésitez pas à y aller. On a besoin aussi de personnes, de profils comme les vôtres pour tenter d’ y aller massivement ». On se rend compte que iels ne vont pas postuler parce qu’ils·elles se disent que de toute façon, il n’y a personne qui leur ressemble.

Vous démarchez des écoles ou ce sont elles qui font appel à vous ? 

C’est la première année universitaire durant laquelle on dispense ces formations donc on y va pas à pas mais on commence à contacter celles qui ne sont pas venues vers nous. Pour l’instant, on ne va pas forcer la porte, on dit en revanche qu’on est disponibles. Pour les autres, nous avons commencé à discuter très vite et cela a mené à de premières interventions lors de la rentrée universitaire de septembre 2023.

En ce moment, c’est la période des concours, avec les premiers oraux en mai. Nous sommes donc en train de préparer un document à destination de toutes les écoles, notamment des 14 reconnues, pour leur dire de veiller au racisme avec les étudiant·es au moment des jurys. On se rend compte en effet que beaucoup d’étudiant·es ont de très mauvaises expériences.

Est-ce que les écoles reconnaissent ces biais racistes ou peinent-elles encore à mettre des mots clairs sur ce que certain·es étudiant·es traversent ? 

Cela va dépendre. Pour celles avec qui on a travaillé facilement, on a vu qu’il y avait une écoute, qu’elles étaient très intéressées par ce qu’on disait et qu’il y avait, peut-être, une volonté de changer des choses. Pour les écoles qui ne veulent pas travailler avec nous pour l’instant, je ne peux rien affirmer, justement parce que le dialogue n’existe pas.

Vous ne travaillez pas que dans les écoles, vos formations s’étendent également dans les rédactions. Comme pour les écoles, il y en a encore qui sont réticentes ?

Avec certaines rédactions, il s’agit d’échanges avec les ressources humaines sur certaines pratiques, notamment dans le recrutement. Faire en sorte que les offres d’emploi soient publiques est par exemple l’une de nos revendications principales car cela permet à des profils différents d’avoir leurs chances et de se faire connaître auprès des rédactions, notamment pour ceux qui ne sont pas dans les réseaux professionnels. Mais on se rend compte que c’est une revendication très difficile. De nombreuses personnes travaillant dans les ressources humaines ne la comprennent pas car elles sont habituées à la cooptation. Dans d’autres endroits on va pouvoir former les équipes ; là c’est encore mieux. 

« Faire en sorte que les offres d’emploi soient publiques est par exemple l’une de nos revendications principales car cela permet à des profils différents d’avoir leurs chances et de se faire connaître auprès des rédactions, notamment ceux qui ne sont pas dans les réseaux professionnels »

Mais ce n’est pas le seul sujet sur lequel on observe des réactions différentes. Au début de l’AJAR, on partageait une veille sur Twitter qui visait à répertorier des traitements médiatiques très problématiques. Faute de temps, on l’a moins fait dernièrement parce qu’on s’est rendu compte qu’il y en a trop pour le faire systématiquement. On interpellait la rédaction concernée en lui disant de venir nous voir et d’en discuter.

On a eu des cas de figure dans lesquels le média s’excuse, efface, et corrige l’erreur sur son papier ou supprime la photo si celle-ci est raciste. Néanmoins, on a aussi eu le cas dans lequel la rédaction ne comprend pas et tente de se justifier alors que nous pointons un vrai problème dans l’écriture ou dans l’iconographie, qui relève d’un traitement médiatique raciste. Et le troisième cas de figure, qui est le plus courant, c’est tout simplement d’ignorer notre interpellation.

Justement, vous devez un peu compter sur la bonne foi de ces rédactions, qu’elles acceptent de vous écouter et d’agir. Il existe l’ARCOM pour faire des signalements en ce qui concerne l’audiovisuel mais est-ce suffisant et efficace ?

On a déjà saisi l’ARCOM sur certains cas mais cela n’a rien donné pour l’instant. On a cette présomption de bonne foi et on essaye de laisser la porte ouverte, de donner la possibilité aux directions éditoriales d’en discuter avec nous. C’est très frustrant de constater une absence de réponse, ou alors une réponse de mauvaise foi. Mais ce qui est encourageant, c’est qu’il y a quand même eu quelques cas, rares, de rectification. Une fois, un très grand média national s’est excusé publiquement sur son réseau social suite à notre interpellation. Là on se dit que c’est une victoire.

Dans ce que vous observez à travers votre veille, il y a la façon dont les médias couvrent les délits ou crimes racistes. Certains médias peinent à les caractériser clairement ?

On s’est rendu compte que quand les médias qualifient quelque chose de raciste, ils utilisent souvent des guillemets. Par exemple, quand un député du Rassemblement National à l’Assemblée nationale dit à un autre député « Qu’il(s) rentre(nt) chez eux ! » — je ne me souviens plus de la formulation exacte — (le compte rendu officiel de la séance retient cette formulation : « Qu’il retourne en Afrique ! », NDLR ) on s’est rendu compte dans notre revue de presse que les médias parlaient de « propos racistes » entre guillemets, comme s’ils n’étaient pas capables de l’affirmer eux-mêmes. Il n’y a pourtant pas de guillemets à mettre car la loi définit très bien ce qu’est un propos raciste.

La question du recrutement dans les rédactions et la façon dont ces sujets sont traités vont justement de pair ?

Le traitement éditorial est une conséquence des conditions de travail et des compositions des rédactions. Le fait d’avoir si peu de journalistes racisé·es dans les rédactions a une conséquence sur la production éditoriale. C’est aussi pour cette raison qu’on explique que quand il y a une écrasante minorité de journalistes racisé·es en conférence de rédaction, c’est très difficile pour nous de défendre un point de vue sur un papier. Celui-ci sera tellement minoritaire et marginal qu’il sera perçu comme non légitime par les collègues. Notre origine sociale nous détermine éditorialement et c’est pour cela que nous disons que garantir de bonnes conditions de travail au sein des rédactions est très important. Nous nous sommes rendu compte que dans les rédactions, les personnes racisées sont souvent précaires. En étant pigiste, c’est encore plus compliqué de défendre son point de vue. 

Il y a donc, dans un premier temps, la question du recrutement pour les jeunes journalistes mais également leur accès à des postes de direction par la suite ?

Tout à fait, et ça commence par rendre publiques les offres d’emploi pour que cela profite à des profils différents que l’on a peu dans les rédactions. C’est une revendication antiraciste, féministe et en faveur de profils qui sont porteurs de handicaps ou qui viennent de milieux populaires très ruraux. Je prends l’exemple de la crise agricole. On a vu qu’elle a été compliquée à traiter, en partie parce qu’il y a très peu de journalistes dans les rédactions issu·es d’un monde rural très populaire. Ça vaut aussi pour les enfants d’ouvrier·ères qui profiteront également d’une ouverture des rédactions à d’autres profils que ceux issus d’un milieu très urbain, d’une grande ville comme Paris, plutôt bourgeois et blanc.

Vous mentionnez une grande diversité de profils. Vous échangez avec d’autres structures qui travaillent sur ces sujets ? 

On discute presque tous les jours avec d’autres associations. Depuis la création de l’AJAR, on a impulsé des partenariats très étroits avec certaines comme l’AJL, Prenons la Une … Elles sont d’une certaine manière les modèles sur lesquels on s’est construit. Il y a aussi Profession Pigiste, avec qui nous travaillons beaucoup, ainsi que Femmes journalistes de sport avec qui nous sommes en train de construire notre partenariat. Enfin, il y a également La Chance ainsi que les deux principaux syndicats, le SNJ et le SNJ-CGT. 

Parmi les épisodes médiatiques marquants des douze derniers mois, il y a la prise de contrôle de Vincent Bolloré au JDD et l’arrivée de Geoffrey Lejeune. Comment l’avez-vous perçu ?

On a participé aux États généraux de la presse indépendante, notamment lors de l’intervention qu’il y a eu à Paris, ainsi que localement à Marseille par exemple. À cette occasion, nous avons dit aux rédactions que la question de la concentration des médias était cruciale parce qu’elle participe à la banalisation des discours d’extrême droite, notamment quand quelqu’un comme Vincent Bolloré a une telle prise sur les rédactions.

« On observe, y compris dans les rédactions indépendantes ou dans les médias classés à gauche, des traitements médiatiques racistes et des problèmes dans la composition de la rédaction ».

Mais on dit aussi de faire attention parce que la banalisation de certains discours racistes dans les rédactions ne passe pas uniquement par ce type de médias. On observe, y compris dans les rédactions indépendantes ou dans les médias classés à gauche, des traitements médiatiques racistes et des problèmes dans la composition de la rédaction. Le problème, ça n’est pas uniquement CNews et les médias des milliardaires.

Le changement a été brutal au JDD. Au-delà du changement dans la ligne éditoriale pour les lecteur·ices, y a-t-il aussi une conséquence sur les journalistes qui travaillent au sein de la rédaction ? 

On a travaillé avec le SNJ-CGT, qui produit une enquête sur le racisme dans les rédactions, sur la question des risques psychosociaux entraînés par un traitement médiatique raciste. Le racisme passe évidemment par la manière dont on est traité·e au sein d’une rédaction ou la manière dont nos chef·fes nous traitent mais cela passe également en grande partie par la production de l’information. Quand on est producteur·ice d’une mauvaise information et qu’on en est conscient·e, on le vit très mal.

Cette année vous avez également organisé une table ronde : « Couverture médiatique en Israël/Palestine, l’impossible objectivité ? ». Qu’avez-vous constaté dans le traitement éditorial de ce conflit ? 

On a reçu des signalements de la part d’un certain nombre de journalistes qui se sont senti·es stigmatisé·es dans leur rédaction à ce moment-là, parce qu’ils·elles sont juif·ves, arabes ou musulman·es. Certaines personnes qui n’étaient pas musulmanes étaient suspectées de l’être parce qu’elles étaient arabes. L’islamophobie s’exprime aussi comme ça. On a également eu des témoignages de journalistes juif·ves qui nous ont dit : « parce qu’on est juif·ve, on a immédiatement supposé qu’on était d’accord avec la politique du gouvernement israélien ». C’est aussi une expression de l’antisémitisme. Cela a eu pour conséquence, par exemple, d’écarter ces journalistes de la couverture éditoriale des événements en Israël et en Palestine. Certain·es journalistes ont été convoqué·es par leurs directions pour savoir s’ils feraient le travail et comment ils·elles le feraient, sur la base d’une suspicion, en raison de leur origine ou leur religion.

En ce qui concerne le traitement médiatique, on observe une forme d’animalisation extrêmement forte quand on parle de ce qui se passe actuellement à Gaza. Cela a été le cas avec les Gazaouis. On a observé que cela s’est beaucoup exprimé à travers l’iconographie. Une caricature de Charlie Hebdo, peu de temps après le 7 octobre, représentait par exemple les Israélien·nes avec le nez crochu, sous des représentations antisémites.

Cette année a vu la naissance de deux initiatives, les États généraux de l’information et les États généraux de la presse indépendante. Vous avez d’ailleurs participé à cette dernière. En attendez-vous quelque chose ?

Pour les États généraux officiels nous n’avons pas été convoqué·es. On a été extrêmement surpris·es parce qu’on est une des principales associations en nombre d’adhérent·es dans la profession. Nous avons participé à un courrier avec d’autres associations et nous n’avons pas eu de retour en ce qui nous concerne. C’est difficile d’attendre quelque chose d’une structure qui n’a pas proposé de nous entendre. Pourtant, on ne peut pas déconnecter la question du racisme de la multipropriété, de la concentration des médias … Tous ces enjeux se recoupent et nous concernent aussi. 

Lorsque nous avons participé aux États généraux de la presse indépendante, nous en étions plutôt content·es car cela nous a permis de parler aux rédactions indépendantes. Mais cette démarche n’a pas la valeur officielle qu’ont les autres États généraux. La portée sera différente puisque, a priori, il n’y aura pas de loi qui en découlera. Nous aurions aimé être reçu·es dans les États généraux de l’Élysée.

Vous mentionnez les médias indépendants. C’est un champ d’action important ?

Toutes les rédactions sont importantes. On a eu des rencontres avec de très grandes rédactions nationales, du service public, des rédactions privées, etc. Mais on a aussi rencontré des médias indépendants.

Avez-vous constaté une différence entre les médias indépendants et les médias plus traditionnels ?

Honnêtement, je n’ai pas eu l’impression que nous avons été mieux accueilli·es dans les médias indépendants parce que ces rédactions, il faut être honnête, sont quand même très blanches.

Êtes-vous satisfait·es de l’action menée ces douze derniers mois ? 

Il y a un certain nombre de choses que l’on n’a pas pu faire ou qui ne correspondent pas exactement à ce que l’on aurait voulu. Mais nous sommes plutôt satisfait·es parce qu’on a mis en place des projets et qu’on a structuré une association qui regroupe 200 personnes, ce qui est beaucoup en un an.

Il y a aussi d’autres projets en cours qui arrivent et nous allons prochainement faire des annonces. Il y a également un festival que nous sommes en train de monter et qui aura lieu à Marseille. Nous avons également un kit qui va être publié prochainement et qui sera envoyé aux écoles de journalisme ainsi qu’aux rédactions pour expliquer aux journalistes comment traiter certains sujets. Il y aura des chapitres différents sur le sport, sur l’écologie, sur l’antisémitisme ou sur l’antiziganisme. Nous sommes sur plein de chantiers et je pense qu’on peut quand même se féliciter de tout le travail qu’on a accompli en un an.

Pour aller plus loin :